Le Xiao Long

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Artiste peintre sculpteur




Note du 22-12-2008


Lorsque j'ai écrit cet article, je me trouvais à Yilan (écrit Ilan dans le texte). La veille, j'avais reçu une lettre alarmante concernant la sortie du premier numéro d'Anthroepotes : beaucoup de retard et aussi des désistements concernant des promesses d'articles !

Un rédacteur ne sert pas à grand chose lorsqu'il se trouve à des milliers de kilomètres de là où va sortir le premier numéro... En 1996, je n'avais pas d'ordinateur à Taiwan, pas Internet non plus. Je communiquais avec mes amis essentiellement par courrier voire par téléphone lors des cas urgents.

Avant de partir pour Taiwan, j'avais déjà donné deux articles pour le premier numéro, un résumé traduction de Pitt Rivers (Augustus Henri Lane Fox) de son ouvrage postume "The Evolution Of Culture And Other Essays" et une interview de Claude Rivière sur "Les Rites Profanes". Les autres membres très actifs du comité de lecture en avait fait de même afin de palier les retards des articles promis.

Mais il en manquait un pour boucler le numéro. J'ai donc écrit l'article qui suit le lendemain, le 1er mai 1996, sur du papier avion et l'ai envoyé le surlendemain.

Une semaine plus tard, il était entre les mains du comité de lecture. D'autres articles étaient parvenus entre temps. Cet article n'a pas été publié dans Anthroepotes, je pense qu'il fut jugé trop intime. Il ne fut publié que bien des années plus tard sur Ethno Web - Le Portail de l'Anthropologue en 2005.

Aujourd'hui (22.12.2008), j'ai rajouté un sous titre "les doutes d'un apprenti ethnologue à Taiwan" et une photo de l'atelier de sculpture. Cette photo ne restera qu'une simple photo pour vous... pour moi, j'y vois des amis dont le laoban (le patron, le maître) assis sur sa chaise et surveillant le travail de son neveux. Le laoban a rejoint le panthéon des divinités auxquelles il a consacré une grande partie de sa vie. Il s'appelait 翁松山 (WENG Song Shan).

L'atelier, suite à un incendie, n'abritent plus de sculpteurs. Comme je le dis vers la fin de l'article, "nous ne faisons que photographier un moment précis"...



PARTIR ...

Les doutes d'un apprenti ethnologue à Taiwan


Patrick LE CHEVOIR



in Ethno Web - Le Portail de l'Anthropologue, 2005

Résumé : A travers ce court article, vous découvrirez les doutes qui envahissent l'apprenti ethnologue face à un premier "terrain", comment il gère son arrivée et le premier contact avec le groupe de personnes qu'il désire étudier. Mais au-delà des péripéties inhérentes au "terrain", l'auteur s'interroge sur les limites de l'observation, sur le rôle de la participation de l'ethnologue et sur les effets de l'interaction dus à sa propre présence.


Je boucle ma valise, puis l’ouvre à nouveau pour vérifier son contenu : appareil photo, zoom, objectif, bloc notes, stylos, crayons à papier, journaux tripli pour envoyer les doubles à Paris, mètre enrouleur, mètre de couturier, thermomètre, boussole, ardoise, craies, magnétophone, cassettes côtoient slips et chaussettes ! Je me crois prêt, la valise est bouclée. Dans mon sac de voyage, j’entasse Mauss, Leroi-Gourhan, des dictionnaires chinois/français, anglais/chinois, français/anglais. Il n’y a plus de place pour Malinowski ! Frazer attendra aussi ; « Les argonautes du Pacifique occidental » et les tomes du « Rameau d’or » ne feront pas partie du voyage. Dommage. Je me sens plein de force, je pourrai déplacer des montagnes.

Le  " terrain " approche à grands pas. Je me retrouve déjà à Roissy. Les adieux sont difficiles, le doute s’installe. Pourquoi partir ? L’avion décolle, j’ancre la dernière image de la personne aimée dans mon cœur. Plus question de déplacer des montagnes, je me sens tout petit. Que vais-je faire là-bas au juste ? Une ethnographie ! Quelle idée ! De quoi ? des fabricants de statues. Quel genre de statues ? Bouddhiques et taoïques. En suis-je certain ? Non ! bouddhiques et/ou taoïques. Cette réponse ne me satisfait déjà plus. Bouddhiques, taoïques, qu’est-ce que cela veut dire ? Je n’ai pas encore foulé le sol de Taiwan que déjà j’oppose deux concepts qui ne s’opposent peut-être pas là-bas ! Non ! Ce sont des statues à destination religieuse voilà, c’est mieux. Religieuse ? Le concept de religion n’existe pas depuis très longtemps en Chine ; le mot religion est entré dans leurs dictionnaires il y a un peu moins d’un siècle, si ma mémoire est bonne. Ho ! La barbe ! Je vais à Ilan faire une ethnographie des fabricants de statues ... Je verrai bien sur place. Sur place ? Y sont-ils encore ? Je suis complètement timbré d’aller là-bas, quelle idée ! Je maîtrise à peine les bases de la langue chinoise. D’ailleurs parlent-ils mandarin ? Je pars donc à Ilan pour faire une ethnographie concernant des fabricants de statues, bouddhiques et/ou taoïques certainement à destination religieuse, qui ne parleront peut-être pas mandarin, qui ne seront peut-être plus là et qui surtout ne m’attendent pas !

Je repense aux cours de la Sorbonne et aux séminaires de l’école (L'E.H.E.S.S.). " Lorsque vous arrivez sur le terrain, oubliez tout ce que vous avez appris, mettez tout ceci de côté au fond de votre mémoire, effacez vos propres concepts..." Facile ! J’ai déjà la tête vide.

Je foule enfin le sol de Taiwan. Je retrouve ma valise. Vite un téléphone. J’appelle mon épouse, je la rassure, le voyage s’est bien passé. Je prends le bus direction Taipei. Il me dépose à la gare. Je connais un " hôtel " pas loin d’ici, mais depuis six ans, ma mémoire me fait défaut. Happy Family, joli nom pour un guest-house où l’on est sûr de trouver toutes les nationalités sauf des Chinois. Ca n’a pas changé. Beaucoup de lits dans très peu d’espace. Beaucoup d’Américains, deux Japonaises et un Allemand avec lequel je sympathise tout de suite. Il n’aime pas l’endroit, je le comprends, moi non plus d’ailleurs mais ce n’est vraiment pas cher ! Arrive un Sud Africain, il se joint à nous, puis un Coréen, un Belge... La joyeuse famille s’agrandit. Le lendemain Franz veut quitter Happy Family pour un véritable hôtel, je lui propose mon aide, il accepte. Nous trouvons un hôtel, je discute avec une hôtesse et lui dit que je suis ici pour étudier les coutumes chinoises, je suis intéressé par les sculpteurs d’Ilan. Ses parents habitent Ilan ; elle me donne une adresse où je pourrais peut-être trouver de quoi me loger. La chance me sourit !

Le lendemain, je débarque à Ilan avec le bout de papier dans ma poche où sont inscrits des caractères que je ne peux pas lire. Je m'arrête chez les pompiers et leur montre l'adresse. Ils m'indiquent le chemin mais insistent pour que je reste boire le thé avec eux... Je sors de chez les pompiers une heure après ! Il fait chaud, le temps est magnifique. Un jeune s'arrête avec son scooter. Il me demande où je vais. Je lui montre le bout de papier. Il m'emmène plein gaz à l'endroit indiqué.

Je me trouve devant les portes d'une école. Je vais voir le gardien et essaie de lui expliquer ce que je suis venu faire ici mais il ne me comprend pas. Normal, mon chinois est vraiment mauvais, je place les tons n'importe où ! Je lui sors la lettre de recommandation en chinois que j'ai faite signer à mon directeur d'étude, François SIGAUT. Il la lit. L'effet est instantané, il sort de sa guérite et court dans tous les sens, demandant aux étudiants qui sortent déjeuner si l'un d'entre eux parle anglais. Je suis surpris par la vitalité de cet homme qui saute dans tous les sens. Qu'ai-je fait signer à mon directeur d'études ? Il lève les bras et se met à courir vers un homme d'âge mûr. Un professeur ? Il lui tend la lettre. L'effet magique se produit de nouveau. Le Professeur WU se présente, il me parle en anglais. Je lui explique le pourquoi de ma visite. Il est enchanté et me demande de le suivre : " You want to rent a room, no problem. Let's go and see my students ! " Nous entrons dans un restaurant où les étudiants du professeur WU finissent leur repas. Il leur explique mon cas, puis se retourne vers moi, triomphant : " It's OK, you've got your room ! ".

Je trouve que j’ai beaucoup de chance. " Non ! me réplique-t-il, pour nous, Chinois, il ne s’agit pas de chance. Si nous nous sommes rencontrés, c’est parce que nous le devions. C’est pourquoi vous avez votre chambre." L’Asie face à l’Occident, première leçon ! Je pars visiter l’appartement avec Chi Ge, un étudiant. Je ne m’attendais pas à une si belle chambre, je suis comblé. Chi Ge me remet la carte de visite du professeur WU et ajoute : " Si tu veux contacter notre professeur, passe toujours par moi ". Deuxième leçon, respecter l’ordre par lequel les choses sont arrivées.

Et les sculpteurs dans tout ça ? Je pars l’après-midi même à leur recherche. J’ai quelques photos d’eux dans mon sac à dos, prises il y a six ans. Si je les trouve aujourd’hui, je les leur montrerai. Je reconnais l’endroit, encore une rue ... et... ils sont toujours là ! Je respire. Comment les aborder ? Allez, j’y vais, l’air de rien. " Ni hao, ni hao !". Pas de réponse. Ils sont trois, ils poncent des statues. Je pense avoir repéré le patron, il parle beaucoup et semble donner des ordres. Il n’a pas l’air commode. Je m’incruste quand même. Je sors les photos et les leur montre. Ils jettent un coup d’œil rapide dessus ayant l’air de dire " Tu ne vois pas qu’on bosse ! " Je leur propose de les garder. Ils n’en veulent pas. Premier contact. Je pars en leur précisant que je repasserai peut-être une prochaine fois, je trouve leur travail très intéressant... De retour à Happy Family je noircis mon journal de bord.

" Ilan - 29/02/96 - Premier contact : J’ai retrouvé l’emplacement des fabricants de statues. Je n’y suis resté que dix minutes. Le premier contact a été difficile. Celui que je pense être le patron s’était réveillé du mauvais pied. Je leur ai montré les photos que j’ai prises il y a six ans, j’ai voulu leur en offrir mais ils ont refusé. Il me semble qu’un des ateliers a disparu. Le site se compose de deux ateliers, l’un presque en face de l’autre. Je ne sais pas s’il existe une connexion véritable entre eux. Il n’y avait personne dans le premier atelier, mais deux statues de terre étaient en cours de fabrication. Une statue d’environ 5 mètres se trouve à l’extérieur, elle semble faite à partir de résine. A côté, un morceau de statue en résine est cassé (l’intérieur est vide il a donc fallu un support pour la confectionner). Le deuxième atelier : deux ouvriers ? et un patron ? Ils n’emploient pas que de la résine. Les statues sont composites. Certaines parties du corps (visage et mains) semblent être faites en métal. J’ai noté la présence de moules (en pierre ?). Qui fabrique ces moules ? Ces moules sont composés de deux parties , lors du séchage, elles sont reliées entre-elles par du fil de fer. Que contiennent-ils ? Juste en face du deuxième atelier, se trouve un entrepôt où sont rangées les statues. Travail à faire : Plan du site. "

Atelier des statuaires d'Yilan - 1996 - Copyright © Le Xiao Long All Rights Reserved.

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Maintenant (1er mai) je fais partie des meubles. Je me fais engueuler sur le ton de la rigolade lorsque j’arrive en retard. Celui que j’avais pris pour le patron et que j’ai surnommé le Faux Patron depuis lors n’est pas le patron. Le vrai patron parle peu, reste assis et regarde... Il n’y a pas deux ateliers mais cinq (dont un hors d’Ilan) + un entrepôt. Il n’y a pas non plus deux ouvriers et un patron mais le patron et quinze artisans. Tous les ateliers forment bien une seule et même entreprise.

Je suis la progression d’une statue depuis le début de sa conception depuis bientôt deux mois. Elle en est au stade du deuxième ponçage (il y en aura encore deux) et le ponçage est long, très long. Je mets de côté le mode de fabrication car là n’est pas l’intérêt de cet "article".

La sympathie puis l’amitié s’est installée. J’aimerais vous parler de mon ami LIN De Fu, à qui je dois beaucoup pour toutes ses explications concernant les techniques. LIN De Fu est le peintre qui achève la conception des statues. Il est à moitié sourd, il porte des appareils auditifs et s’exprime difficilement dans une langue qui fluctue entre le mandarin et le taiwanais. Il connaît le langage des signes, langue qui, bien que non standardisée, m’est un peu familière.

La première difficulté que l’on rencontre lorsque l’on observe un geste technique est l’angle de vision. Beaucoup de gestes cachent l’action et en empêchent la compréhension. Seul LIN De Fu sais respecter l’angle de vision de l’observateur, ses explications sont spatiales et d’une limpidité remarquable. Du vide, il en fait son décor. Là, il place une statue, modèle la terre, applique des petits boudins de glaise sur la manche imaginaire qu’il vient de créer. Je lui dois énormément, je mime les gestes avec lui jusqu’à ce qu’il me dise " OK, c’est bon! ". Puis je passe à la pratique car il tient à ce que je comprenne le geste mais surtout que je le ressente. C’est grâce à lui que j’ai découvert le travail en apnée lors de la pose des feuilles d’or ; c’est encore à lui que je dois d’avoir travaillé la terre avec Yang, le modeleur, car il a insisté auprès de lui pour que je modèle des boudins de terre, puis que je les applique, que je griffe la terre puis la lisse.

L’observation a ses limites que la participation peut dépasser. La force, l’impulsion, la fatigue, etc... ne peuvent être observées. Il faut mettre la main à la pâte pour prendre en compte ces paramètres qui expliquent beaucoup de choses telles que les longues poses incessantes que prend le modeleur et qui au départ me faisaient perdre patience. Regarder quelqu’un marteler la terre, c’est facile. La marteler et on prend vite une pose ! Jusqu’où l’observation peut-elle être participante ? Difficile de répondre. Mais tant que la participation complètera l’observation, je pense qu’il ne faut pas hésiter un instant. Retrousser ses manches et soulever une pelletée de terre glaise bien imbibée d’eau et la positon des bras, du dos, des mains deviennent plus claires.

Mais à l’observation et à la participation vient se greffer un troisième élément parasite : " l’apprenti ethnologue " lui-même et malgré lui. On a beau essayer de se faire oublier, de se faire tout petit, notre présence change le cours des choses involontairement. Naturellement, il s’agit de changements minimes et on pourrait les passer sous silence mais pourquoi les cacher ? C’est à nouveau LIN De Fu qui entre en scène, car c’est lui le plus concerné par cette interaction involontaire. En effet, depuis un mois environ, il se pose des questions sur ses propres techniques et celles des autres artisans. Il consulte des livres sur les statuaires, compare, analyse, va même jusqu’à regarder ce qui se passe dans d’autres entreprises où l’on fabrique aussi des statues. L’interaction est génératrice d’un dynamisme latent. Faut-il en être gêné ? Je ne crois pas car je ne pense pas qu’il existe de vérité sociale, des faits sociaux oui, mais pas de vérité. Tout bouge tout se transforme, même la matière inerte change, alors qui plus est lorsqu’elle est dotée de vie. Le terme " tradition " est un faux ami derrière lequel nous collons tout ce que nous croyons ne pas avoir oublié du passé et que nous pensons reproduire. L’important n’est pas de savoir si c’est vrai, mais pourquoi le faisons-nous.

Lorsque je quitterai Ilan pour retrouver Paris, les faits que j’aurai décrits auront déjà changé, imperceptiblement certes, mais ils auront changé. Nous ne faisons que photographier un moment précis.

On pourra me reprocher de m’être intéressé à une technique de fabrication moderne car l’une des étapes de la fabrication n’existait pas il y a une vingtaine d’années, et me demander pourquoi je n’ai pas plutôt observé des fabricants de statues en bois qui eux ont un mode de fabrication traditionnel. Moderne ! Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Les Chinois sont-ils resté des siècles sans changer leur mode de fabrication de statues puis, du jour au lendemain ont adopté un nouveau procédé ? Ca ne tient pas debout. Mais déjà je suis rattrapé par ce besoin de fixité et je me raccroche à l’outil qui, lui, semble bel et bien traverser le temps. L’objet qui fascine, élément stabilisateur. Le piège se referme. J’ai déjà oublié l’homme qui le manipulait.

Ilan, le 1er mai 1996

Le Xiao Long
22-12-2007