Le Xiao Long

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Artiste peintre sculpteur




LA QUESTION DE HONG KONG PENDANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE

Pourquoi Hong Kong a-t-elle connu une issue différente des autres territoires chinois occupés par les Puissances au XIXème siècle ?


Marie LE CHEVOIR



in Anthroepotes, 1997, Vol. II-1, [2-24]


SOMMAIRE


Résumé

INTRODUCTION

LE DIFFEREND ANGLO-AMERICAIN CONCERNANT HONG KONG

TUTELLE INTERNATIONALE OU COOPÉRATION ?

DÉSINTÉRÊT AMÉRICAIN ET DURCISSEMENT BRITANNIQUE

1944 : LA CHINE AU CENTRE DES PREOCCUPATIONS

RESOLUTION DE LA CRISE ET RETOUR AU STATU-QUO ANTE

LES OPERATIONS MILITAIRES DE LIBERATION DE HONG KONG

LE PROBLEME DE LA REDDITION JAPONAISE

LE FACTEUR SOVIETIQUE

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE


NOTES DE BAS DE PAGE

 

Résumé : Alors que les médias ont redoublé d’attention pour le retour de Hong Kong à la Chine en 1997, on peut, à juste titre, s’interroger sur les raisons qui ont permis à ce vestige du passé de se maintenir en marge du territoire chinois. Cet article, qui est le résumé d’un mémoire de maîtrise soutenu à l’INALCO en 1995, se propose d’expliquer, à partir de documents officiels britanniques, américains et chinois, dans quel contexte le territoire de Hong Kong a pu rester sous la tutelle britannique après la guerre alors que les autres territoires chinois contrôlés par les Puissances à cette époque avaient tous été rétrocédés, pour la plupart en 1943.

 




INTRODUCTION



Au moment où la Chine est sur le point d'effacer les dernières traces des traités inégaux et de faire un pas vers la réunification de son territoire en récupérant sa souveraineté sur le territoire de Hong Kong le 1er juillet 1997, quels sont les facteurs qui ont permis à cette colonie de se maintenir en marge du territoire chinois ? Alors que la deuxième guerre mondiale a ouvert la voie à la décolonisation, Hong Kong est resté un témoin de l'Empire britannique en Asie et de l'humiliation chinoise passée.

Dans quel cadre la cession des différents territoires qui composent Hong Kong s’est-elle déroulée ? Hong Kong bénéficiait-elle d’un statut juridique particulier que la Grande Bretagne a su faire valoir devant la scène internationale ? Etait-il dans l’intérêt des Alliés de maintenir une présence britannique dans la zone après la guerre ? Quel a été le rôle de Roosevelt ? Ou encore, le sort de Hong Kong s’est-il joué sur un coup de dés ? Enfin, la Chine a-t’elle eu son mot à dire dans les négociations qui ont réglé le sort de Hong Kong à la fin de la guerre ?


 

La présence britannique à Hong Kong



La présence britannique à Hong Kong repose sur trois traités. L'île de Hong Kong proprement dite est cédée à perpétuité à la Grande Bretagne par le traité de Nankin signé le 29 août 1842, qui met fin à la première guerre de l'opium l'opposant à la Chine. Ce traité sera suivi par la Convention de Pékin signée le 24 octobre 1860 qui lui cède, à perpétuité également, la péninsule de Kowloon. Ensuite, la Convention pour l'extension du territoire de Hong Kong, signée le 6 juin 1898, accorde, elle, à l'empire britannique un bail sans loyer d’une durée de 99 ans pour les Nouveaux Territoires et qui constituent les deux tiers de ce que nous appellerons le territoire ou la colonie de Hong Kong.

La Chine qui va offrir l'île de Hong Kong, la péninsule de Kowloon puis les Nouveaux Territoires à la Grande Bretagne, est celle d'une dynastie en pleine déchéance. Les deux guerres de l’opium et la défaite chinoise lors de la guerre sino-japonaise de 1894-95 vont achever le démembrement de la Chine. A partir de cette date, harcelée par les Puissances qui réclament des concessions de plus en plus nombreuses, la Chine leur accorde des "territoires à bail" qui abriteront leurs flottes de guerre et leurs troupes. Cette débâcle annonce la chute des Ch'ing en 1911. Mais la République de Yüan Shih-k'ai qui succède à la dynastie est rapidement minée par les pouvoirs régionaux des Seigneurs de la guerre qui n'ont cessé de s'affirmer depuis le milieu du XIXème siècle. La période des Seigneurs de la guerre permet aux Japonais d'accentuer leur emprise sur la Chine. Chang Kaï-chek parvient à unifier la Chine en 1927 jusqu'à  l'invasion japonaise de juillet 1937. 1

Le XIXème siècle, siècle de la déchéance pour la Chine, est celui de l'apogée économique pour la Grande Bretagne. L'époque victorienne (1837-1901) consacre  la suprématie de l'empire britannique dans le monde 2. Première nation industrielle d'Europe au début du XIXème siècle, elle a le monopole des nouvelles techniques de production, ce qui fait d'elle "l'atelier du monde" dans les années 1850. Elle a réussi à éliminer ses rivaux européens et maîtrise les mers. Elle s'est construit un empire qui lui garantit des monopoles lui permettant d'écouler ses productions dans les Indes Orientales, en Amérique du Nord et en Afrique.

 

carte de hong kong

Dates d'acquisition de Hong Kong


L'acquisition de Hong Kong par la Grande Bretagne en 1842, puis de l'île de Labuan sur la côte Nord de Bornéo en 1846, va lui permettre de compléter la chaîne de ses ports stratégiques le long de la route allant de la Mer Rouge à la côte chinoise et de disposer d'une place privilégiée dans le commerce extérieur chinois, au moins jusque dans les années 1890. L'objectif britannique, de faire de Hong Kong un tremplin vers la Chine pour les marchands anglais, est pleinement réalisé dès le XIXème siècle. La colonie britannique va connaître un formidable développement en cent ans pour devenir un centre du commerce mondial.  L'histoire du développement de Hong Kong n'est autre que celle des fluctuations des courants commerciaux et des courants de population 3.

La réussite de la colonie est due à son statut de port franc. Le gouvernement britannique laisse une liberté totale aux entrepreneurs qui profitent de la sécurité politique de la colonie, de ses facilités commerciales et de sa position stratégique. Le gouvernement n'est là que pour assurer un cadre dans lequel le commerce peut prospérer. Ainsi, alors que la guerre et les négociations entre la Chine et la Grande Bretagne pour le traité de Nankin ne sont pas achevées et avant même que le territoire n'ait été reconnu comme colonie de la couronne britannique, Hong Kong reçoit déjà de nombreux marchands anglais et étrangers attirés par la protection du drapeau britannique ou par la spéculation. Une foule d'ouvriers, d’agriculteurs et de commerçants chinois afflue également du continent à la recherche d'embauche. Malgré l'ouverture de nouveaux ports chinois au commerce avec l'étranger à la suite du traité de T'ienchin de 1860, Hong Kong reste le "passage obligé" des exportations britanniques vers la Chine. De grandes entreprises de services et de navigation choisissent la colonie comme base dans les années 1880 mais l'opium reste néanmoins la source principale de revenu.

Tout comme les courants commerciaux mondiaux agissent sur la colonie, les fluctuations extérieures, et notamment les événements qui se produisent en Chine, entraînent une forte migration vers Hong Kong. La population de la colonie est et restera longtemps "mouvante". Son flux est constitué de réfugiés qui fuient en masse les famines et les désordres politiques du continent pour s'installer et travailler sur l'île puis regagner leurs pays natal. En l'occurrence les événements en Chine ne manquent pas pour accroître la population de Hong Kong qui passe de  4000 habitants 4 à 86.941 de 1841 à 1859 pour atteindre 1.639.000 en  1941 5. Ces afflux irréguliers et massifs d'immigrants posent au gouvernement le problème de la gestion d'une surpopulation sur un territoire qui restera longtemps insalubre. Malgré cela, grâce à la sécurité et à la liberté qu'elle offre, la colonie acquiert dès sa création un rôle de zone de refuge qui profite d'abord aux marchands de toutes origines mais également aux différents mouvements révolutionnaires chinois et asiatiques qui y trouveront les conditions favorables à l'établissement de bases d'activités.

Le développement rapide de ce petit territoire contraste déjà avec une Chine prise en étau par les Puissances étrangères qui rivalisent sur son territoire dans la bataille pour les concessions. Au début du XXème siècle, la Chine est plus préoccupée de sauver ce qui peut encore l’être que de récupérer ce qu’elle a offert dans le passé. Cependant, elle va saisir l’occasion de la Conférence de la Paix pour tenter de faire entendre sa voix.


 

La Conférence de la paix et le traité de Versailles



Lors de la Conférence de la Paix à Paris qui a lieu en janvier 1919, à l'issue de la Première Guerre mondiale, les plénipotentiaires chinois soumettent pour la première fois des demandes pour l'abolition de  l'extra-territorialité 6 et des  traités inégaux 7. La délégation chinoise, dirigée par le ministre chinois des Affaires Etrangères Ku Wei-chün, compte sur la doctrine du Président Wilson exposée en quatorze points du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" et sur la sympathie de l'opinion américaine pour soutenir ses revendications. Pourtant, le Conseil Suprême de la Conférence se déclare incompétent dans les affaires de la Chine et promet à celle-ci de transmettre ses demandes à la future Société des Nations qui est en projet.

Cette Conférence se conclut, comme on le sait, par un échec total pour la Chine (les anciennes possessions allemandes sont octroyées au Japon selon le Traité de Versailles), ce qui déclenche le fameux  mouvement du 4 mai 1919 8.


 

La Conférence de Washington



 La Conférence de Washington 9(du 12 novembre 1921 au 6 février 1922) fournira une occasion plus favorable à la Chine d'exposer ses demandes. Organisée à l'origine par la Grande Bretagne et le Japon afin de régler leurs problèmes de lutte d'influence en Chine contre la Russie et l'Allemagne, la Conférence a pour buts officiels le désarmement naval et la solution des problèmes de l'Extrême-Orient et du Pacifique. Les Puissances vont néanmoins montrer un certain intérêt pour les demandes chinoises et quatre principes seront adoptés à l'issue de la Conférence :

- respecter la souveraineté, l'indépendance et l'intégrité territoriale et administrative de la Chine,
- donner à la Chine la possibilité de se développer et d'assurer un gouvernement stable,
- établir un principe d'égalité commerciale et industrielle pour toutes les nations (principe de la "porte ouverte"),
- ne pas profiter de l'anarchie régnante pour obtenir des privilèges.

Ces quatre principes donnent lieu à ce qui sera appelé le  "Traité des Neuf Puissances" 10, signé le 6 février 1922. Ce traité regroupe des notions vagues qui ne répondent pas aux demandes de la Chine mais entérine plutôt la présence des Puissances sur le territoire chinois. Il ne prévoit, en outre, aucun moyen de sanction. Concrètement, la Chine obtient satisfaction sur  quelques points très limités 11. Les Puissances s'accordent pour réviser périodiquement le tarif douanier chinois et les premiers pas sont faits pour la restitution des territoires à bail.


 

La restitution des territoires à bail



A la demande faite par la Chine aux Puissances de restituer les territoires à bail lors de la Conférence de Washington, la France propose de rendre Kuangchouwan si les autres Puissances agissent de même. La Grande Bretagne promet de rendre Weihaiwei, ce qui sera fait en 1930 après avoir également restitué à la Chine ses concessions de Hank'ou et Chiuch'iang en 1927, et celle de Chenchiang en 1929. Le Japon accepte, à l'issue de la Conférence, de rendre les anciens droits et possessions de l'Allemagne et notamment le bail de Kiaochow en 1922. La France rendra Kuangchouwan en 1943.

Cette attitude des Puissances face aux revendications de la Chine répond à la crainte suscitée par son rapprochement possible avec l'URSS. En effet, deux notes du ministre soviétique des Affaires Etrangères, Léo Karakhan, en 1919 et en 1920, annoncent à la Chine que le gouvernement soviétique souhaite renoncer aux conquêtes impérialistes faites sur son territoire par le régime tsariste. Par la suite, en 1920 et 1921, les premiers contacts sont pris entre l'URSS et les futurs dirigeants du mouvement communiste chinois, puis avec Sun Yat-sen. Ainsi, la crainte d'une révolution bolchevique en Chine commence à hanter les Puissances.

La Grande Bretagne redoutait la Conférence de Washington et les demandes que pourrait faire la Chine pour la restitution des Nouveaux Territoires. Mais, dans le même temps, le Bureau Colonial avançait la possibilité de négocier, lors de la Conférence, une cession permanente des Nouveaux Territoires contre la restitution de Weihaiwei. Arthur James Balfour, ancien ministre des Affaires Etrangères britanniques et représentant de la Grande Bretagne à la Conférence de Washington, donne son accord pour la restitution de Weihaiwei. Mais le cadre de la Conférence, qui ouvre la voie à une attitude plus conciliante des Puissances vis-à-vis de la Chine, se prête peu à la possibilité de marchander un statut définitif pour les Nouveaux Territoires.

La position britannique est donc déjà difficile à tenir lors de la Conférence de Washington. Balfour s'appuie avant tout sur la nécessité de la défense de Hong Kong pour maintenir les Nouveaux Territoires sous domination britannique. Le Bureau Colonial et le secrétaire d'Etat Wilson Churchill, fermement opposés à toute idée de restitution, auraient avancé, avant la Conférence, d'autres raisons qui pouvaient appuyer l'argumentation de Balfour s'il avait à débattre de la nécessité de conserver les Nouveaux Territoires : le bail des Nouveaux Territoires avait fait "naître une nouvelle génération de sujets britanniques qui ne devait pas être abandonnée par un soudain revirement politique", la nécessité des Nouveaux Territoires pour  "l'expansion de Hong Kong, l'investissement financier [britannique] dans les Nouveaux Territoires, [et enfin] le chemin de fer Kowloon-Canton" 12.

Il s'agit avant tout de ne pas compromettre le prestige britannique en Extrême-Orient et d'assurer une certaine autonomie à la colonie qui deviendrait alors fortement dépendante de la Chine si elle était privée des Nouveaux Territoires. Balfour déclare lors de la Conférence : " le bail de l'extension de Kowloon 13 a été obtenu pour aucune autre raison que celle d'assurer la sécurité du port de Hong Kong et ce serait un terrible malheur si quelque chose se produisait dans le but de remettre en cause la confiance qu'ont les nations de pouvoir utiliser ce grand port ouvert en toute sécurité". Balfour fait allusion, dans cette phrase, au soutien que pourrait apporter les Etats-Unis à la Chine pour la restitution des Nouveaux Territoires. Dans les années 1920, on devine déjà le différend qui va opposer la Grande Bretagne aux Etats-Unis les années suivantes concernant Hong Kong.

Les Nouveaux Territoires obtiennent un sursis, la Chine n'a pas les moyens, de toute façon, d'aller contre la volonté de la Grande Bretagne. Compte tenu de la situation intérieure troublée qu'elle connaît, la rétrocession des Nouveaux Territoires aurait en effet de graves conséquences sur la vie commerciale de Hong Kong dont les Puissances connaissent et apprécient les avantages.

Si la Conférence de Washington a été positive pour la Chine, car elle lui a permis d'exprimer devant la scène internationale ses revendications concernant les traités inégaux, elle l'a été doublement pour la Grande Bretagne. En effet, elle a réussi à écarter les Nouveaux Territoires du sort réservé aux territoires à bail. Elle est parvenue à faire admettre, si ce n'est à la Chine, au moins aux pays présents à la Conférence, que l'administration britannique des Nouveaux Territoires avait une certaine légitimité, mais surtout, que ces derniers étaient interdépendants de la colonie.


 

Les Nouveaux Territoires en sursis



Fort de ce succès diplomatique de la Grande Bretagne, le gouvernement de Hong Kong, avec l'aide du Bureau Colonial, va alors faire pression, dans les années 1920 et 1930, sur le gouvernement britannique pour assurer un statut plus stable aux Nouveaux Territoires. Il suggère à plusieurs reprises  d’essayer d’obtenir leur cession 14 lors des négociations pour la restitution de Weihaiwei en 1929, en 1930 lors de la signature de l'accord douanier puis, en 1938, le gouverneur Sir Geoffroy Northcote envisage de négocier la cession des Nouveaux Territoires contre un prêt dont la Chine a un cruel besoin. Ces projets lancés par les différents gouverneurs de Hong Kong répondent à la crainte qu'inspire la montée du nationalisme chinois depuis le mouvement du 4 mai 1919 et les nombreux incidents qui opposent la population chinoise et les étrangers présents dans les concessions pendant ces années.  La colonie de Hong Kong est elle-même secouée par des grèves boycott en 1922 et 1925 15.

Les pressions des gouverneurs n'auront aucun écho au Foreign Office. Celui-ci préfère adopter une attitude discrète et passive et éviter de soulever la question dans ses négociations avec la Chine. Depuis la signature du bail, le Foreign Office s'était toujours gardé de le considérer comme un transfert de pleine souveraineté sur le territoire. Son attitude était prudente, ce qui l'avait fait s'opposer tout d'abord à l'intégration des Nouveaux Territoires dans la colonie et à la mise en place de la juridiction britannique. Ainsi, le Foreign Office fera barrage à toute proposition de marchandage avec la Chine pour améliorer le statut des Nouveaux Territoires, mais s'interdira toute déclaration qui remettrait en cause  la souveraineté britannique sur Hong Kong 16. La Chine, quant à elle, va trouver dans les années qui viennent une occasion favorable de concrétiser les volontés que Sun Yat-sen a laissées en héritage à la Chine : abolir les traités inégaux qui sont les symboles de l'humiliation nationale.


 

Le traité du 11 janvier 1943 sur l’abolition de l’extra-territorialité



Il peut paraître illogique d'aborder le sujet de l'extra-territorialité dans le cadre de la question de Hong Kong. En effet, Hong Kong est, pour une part, un territoire cédé, et un territoire à bail, pour une autre part. Ses résidents obéissent aux lois anglaises du fait des traités qui fondent la colonie et non du fait de traités accordant des droits d'extra-territorialité à la Grande Bretagne sur ces territoires comme c'est le cas à T'ienchin et Canton. Pourtant, le gouvernement nationaliste a tenté d'intégrer la question de Hong Kong lors des négociations sur l'extra-territorialité et de remettre en cause la souveraineté britannique en associant l'abolition de l'extra-territorialité à celle des traités inégaux en général. Ceci nous montre que  la question de Hong Kong est bien un problème politique et non juridique 17.


 

Le déroulement des négociations et l'exclusion du cas de Hong Kong



La Commission d'investigation sur la pratique de l'extra-territorialité en Chine, mise en place après la Conférence de Washington, rend, en 1926, son rapport qui présente les améliorations à apporter dans l'administration juridique chinoise. Les occidentaux ne sont pas prêts à laisser la Chine régler leurs intérêts sur son territoire et font traîner les décisions. Les échanges de notes diplomatiques sont nombreux sur le sujet jusqu'en 1929 entre les gouvernements chinois anglais et américains sans atteindre aucun résultat. Des négociations sont finalement mises en place sur l'initiative de la Chine le 1er janvier 1930 après une décision du Conseil Politique Central du gouvernement chinois. La Chine a fait des progrès considérables en matière légale et souhaite fixer rapidement les conditions pratiques de l'abolition de l'extra-territorialité. Cependant, l'invasion de la Mandchourie par les Japonais en 1931 oblige le gouvernement chinois à interrompre les négociations.

L'offensive japonaise sur Pearl Harbor le 7 décembre 1941 consacre l'entrée en guerre des Etats-Unis. Les colonies britanniques sont attaquées également. Hong Kong tombe le 25 décembre 1941, puis la Malaisie (le 15 février 1941 les troupes britanniques capitulent à Singapour), puis la Birmanie en mars 1942. Désormais la Chine est un allié à part entière des Etats-Unis et de la Grande Bretagne et elle devra être ménagée.

 Le 10 octobre 1942, les Etats-Unis et la Grande Bretagne annoncent à la Chine leur volonté d'abandonner leurs droits d'extra-territorialité 18. La Grande Bretagne fait parvenir à la Chine son premier projet de traité le 29 octobre 1942, ce à quoi le gouvernement nationaliste répond par un contre-projet le 13 décembre envoyé à Sir Horace Seymour, ambassadeur britannique à  Chungking 19 et chargé des négociations. Trois points sont soulevés par la Chine, qui ne répondent pas aux vues britanniques :

-  la Chine refuse d'accorder un traitement national au commerce 20,
- la Chine demande l'abolition du droit du commerce côtier et de la navigation intérieure par des nationaux étrangers,
- la Chine demande l'ajout d'un article concernant le retour des concessions afin d'abolir la convention du bail des Nouveaux Territoires de 1898.

La Grande Bretagne accepte les deux premiers points mais fait savoir au gouvernement chinois que  "l'avenir des Nouveaux Territoires ne relève pas du domaine du traité sur l'extra-territorialité mais, si le gouvernement désire que les termes du bail [...] soient reconsidérés, cela se fera une fois la victoire obtenue" 21. Le Foreign Office est résolu à ne pas exprimer, comme le souhaiterait la Chine, une quelconque intention de restituer les Nouveaux Territoires. De son côté, Chang Kaï-chek semble décidé à faire du retour des Nouveaux Territoires une condition sine qua non pour la signature du traité. La seule concession que fera le Foreign Office sera de modifier l'expression "si le gouvernement chinois désire que les termes du bail soient reconsidérés" dans sa note officielle, pour la remplacer par "si le gouvernement chinois désire que le bail soit reconsidéré". L'omission du mot "termes" permet à la Chine de remettre en cause le bail dans sa totalité et interdit ainsi toute éventuelle demande britannique pour une extension dans le temps. Le 31 décembre 1942, le gouvernement chinois, de façon inattendue, accepte finalement de ne pas soulever la question des Nouveaux Territoires en liaison avec le traité sur l'extra-territorialité. Les traités sino-britanniques et sino-américains pour l'abolition de l'extra-territorialité et le règlement des questions y afférent sont signés le 11 janvier 1943. Le traité sino-britannique consacre  l'abolition de l'extra-territorialité à T'ienchin et Canton 22 et  l'annulation des droits spéciaux 23.

La Chine a reculé une fois de plus devant la position ferme du gouvernement britannique mais elle fait savoir à Londres que le problème de Hong Kong, repoussé à une date ultérieure indéfinie, est maintenant entre ses mains. Le jour de la signature du traité, le ministre des Affaires Etrangères du gouvernement de Chungking (nationaliste) adresse en effet une note officielle à Sir Horace Seymour : "Nous regrettons que le gouvernement anglais ne souhaite pas engager des négociations concernant le problème de la rétrocession du territoire à bail de Kowloon. Le peuple chinois souhaite vivement que le traité du 6 juin 1898 (le bail des Nouveaux Territoires) [...] soit terminé le plus tôt possible. C'est en effet le sens du traité que nous signons en ce moment afin d'ouvrir une nouvelle ère dans les relations diplomatiques entre nos deux pays. Le gouvernement chinois pense que, si ce traité était aboli, cela constituerait une preuve évidente de l'énergie avec laquelle cette nouvelle ère a commencé. C'est pourquoi, [...] j'informe Votre Excellence que le gouvernement chinois se réserve le droit, à partir de ce jour, d'aborder ce sujet afin de mettre en place des  discussions" 24.


 

La Chine confiante



Ce traité représente une nouvelle étape franchie dans le sens des volontés de Sun Yat-sen. Chang Kaï-chek pouvait donc faire une dernière "concession" à la Grande Bretagne en n'insistant pas pour y inclure les Nouveaux Territoires. La Chine a acquis deux alliés depuis Pearl Harbor et ne peut se permettre de s'aliéner l'un d'entre eux. Ainsi, elle a cédé face à l'obstination de la Grande Bretagne car elle est persuadée de récupérer Hong Kong après la guerre avec le soutien inconditionnel des Etats-Unis. A ce propos, la lettre d'un officiel du service de presse britannique est révélatrice du point de vue chinois concernant le futur de Hong Kong : "A l'occasion de mes nombreux contacts avec des officiels et non officiels chinois à New York, j'ai pu recueuillir des informations sur le point de vue chinois concernant le futur de Hong Kong. Hong Kong n'apparaît pas, pour le moment, comme un sujet douloureux de nature à influencer activement l'opinion des Chinois sur la Grande Bretagne. Néanmoins, le sujet n'a pas été oublié et je pense que tous les Chinois veulent son retour. Si cette question n'est pas considérée comme urgente et active, il y a là deux raisons. Tout d'abord, la préoccupation pour la défaite du Japon est bien plus importante tout comme le désir de récupérer des territoires chinois bien plus étendus et plus importants. Ensuite, une volonté de plus en plus forte de faire confiance au développement progressif de la bonne volonté et de la générosité britannique vis-à-vis de la Chine et un désir de ne pas faire de revendications qui pourraient porter préjudice au développement de ce sentiment et pourrait embarrasser l'état actuel des bonnes relations sino-britanniques. De plus, il semble qu'il y ait peu de crainte que Hong Kong ne soit pas retourné à la Chine. Au contraire ils sont certains que, dans tous les cas, Hong Kong retournera à la Chine en temps voulu de gré ou de force de la part de la Grande Bretagne"  25 (référence de la lettre). Ce courrier ne prétend pas être représentatif de l'opinion de l'ensemble de la population chinoise mais constitue néanmoins un indice.

Enfin, des "dérapages" du Foreign Office avant la signature du traité sur l'abolition de l'extra-territorialité avait rassuré la Chine sur les intentions du gouvernement britannique. En effet, le 26 décembre 1942, peu après une  Conférence de l'Institut des Relations dans le Pacifique 26, un membre influent du Département d'Extrême Orient du Foreign Office, Sir John Pratt, déclare, sous la pression des officiels chinois, que  "d'après ses informations sur le mouvement d'opinion en Angleterre" il est "certain que, quand le moment sera venu de négocier sur Hong Kong, les Chinois obtiendront complète satisfaction" 27. Cette déclaration, qui déclencha une forte réprobation au sein du Foreign Office, ne pouvait que conforter la Chine dans son intention de reprendre Hong Kong. Cette déclaration peut également constituer un élément d'explication du soudain fléchissement de la Chine le 31 décembre 1942 lors des négociations.

La Chine est confiante en l'avenir de Hong Kong et elle ne soulèvera plus la question jusqu'à la fin des hostilités avec le Japon. Les optimistes considèrent même sa décision comme un moyen de "reculer pour mieux sauter". En effet, Chang Kaï-chek écrit, en 1943,  "il existe une interdépendance géographique certaine entre Hong Kong et Kowloon (les Nouveaux Territoires) et les deux questions doivent être réglées en même temps. Nous voulons croire, cependant, que le gouvernement britannique ne permettra pas que ce petit coin de terre trouble l'amitié durable qui le lie à la Chine" 28.

Entre temps, la colonie va connaître une période d'occupation par l'armée japonaise pendant trois ans et demi, période pendant laquelle son statut de zone de refuge est totalement oblitéré.


 

LE DIFFEREND ANGLO-AMERICAIN CONCERNANT HONG KONG



Dès l'entrée en guerre des Etats-Unis le 7 décembre 1941, suite à l'attaque japonaise de la base américaine de Pearl Harbor, des oppositions vont naître avec la Grande Bretagne. Cette dernière, qui voit ses possessions en Asie tomber les unes après les autres aux mains des Japonais, aura besoin de l'aide américaine pour regagner du prestige en Asie. Puissance la mieux implantée en Asie avant la guerre, la Grande Bretagne va tenter de sauver une partie de son empire car il apparaît clairement, dès le début des années 1940, que sa totalité ne pourra être restaurée sans dommage après les hostilités. Les Etats-Unis, quant à eux, voient, dans l'effondrement de l'empire britannique, le début de l'agonie de l'ère impérialiste et sont résolus à ne pas laisser les empires des puissances européennes se reconstituer après la guerre. Différentes conférences et commissions sont ainsi mises en place afin de préparer le nouvel ordre mondial de l'après- guerre et de faire appliquer les principes moraux définis par les Etats-Unis. Comme le dit le professeur américain Fairbank : "Les Américains se considèrent différents de l'Ancien Monde en revendiquant et en proclamant une nouvelle vision de l'homme et de la société, en s'élevant contre tous les empires, alors qu'en même temps ils considèrent comme nécessaire et souhaitable d'accepter le système des traités avec tous les privilèges impériaux qu'ils impliquent... Ce fut un accident de l'histoire : que nous les Américains puissions jouir des privilèges des traités signés avec l'Asie Orientale, fruits de l'agression européenne, sans avoir à porter le fardeau moral attaché à l'acte d'agression. Cela nous a donné  une attitude de sainte nitouche 29, [...] basée sur une illusion qui a duré depuis lors, jusqu'à ce qu'elle soit quelque peu dissipée par notre récente intervention au Vietnam."   30 (référence citation)

Ces principes, prônés par les Etats-Unis, vont dans le sens d'une indépendance des peuples colonisés et rencontrent l'hostilité de la Grande Bretagne dont les intérêts en Extrême Orient sont bien  supérieurs à ceux des Etats-Unis 31. Ces derniers ont su profiter de l'ouverture du marché chinois par les Britanniques, mais condamnent toute attitude colonisatrice.

A partir de 1941, et jusqu'à la fin des hostilités, deux questions principales vont constituer des points de discorde entre les Etats-Unis et la Grande Bretagne:
- l'avenir des colonies britanniques
et
- le rôle que doit jouer la Chine dans et après la guerre.

L'avenir de Hong Kong, qui dépend de la résolution de ces deux points, devient donc une question brûlante entre les deux alliés anglo-saxons notamment pendant les années 1942-1943.

Au début de la guerre, la Grande Bretagne est tiraillée par une alternative : rendre ou garder Hong Kong. Le premier terme pourrait lui permettre de rétablir la situation d'avant guerre en négociant le retour de la colonie contre des avantages commerciaux, à Shanghaï par exemple. Ce choix est rapidement abandonné par les Britanniques qui craignent un chaos dans une Chine qu'ils savent faible et divisée. En effet, dans ce cas, la Grande Bretagne perdrait tous ses avantages et se retrouverait dans la même position qu'en 1840. Cette éventualité est exclue de plus en plus largement, au fur et à mesure des événements, par les officiels britanniques qui voient leurs craintes se confirmer. Le deuxième terme, qui consisterait à garder Hong Kong, permettrait à la Grande Bretagne de préserver une base en marge du territoire chinois afin de pénétrer le marché après la guerre, quels que soient les événements. C'est cette proposition qui retiendra de plus en plus de partisans au sein du gouvernement britannique au fur et à mesure de l'avance de la guerre.

De leur côté, les Etats-Unis vont envisager un tout autre avenir pour Hong Kong.


 

TUTELLE INTERNATIONALE OU COOPÉRATION ?



 

L'idée de tutelle des Etats-Unis



La volonté d'en finir avec l'impérialisme domine la politique américaine et ses rapports avec la Grande Bretagne et la Hollande pendant toute la durée de la guerre. En mai 1942, Summer Welles, sous secrétaire d'Etat mais considéré par les Britanniques comme le bras droit de Roosevelt pour la politique étrangère des Etats-Unis, proclamera explicitement la fin de l'impérialisme. Cette déclaration répond à une volonté politique américaine de considérer la guerre en général, et en Extrême Orient en particulier, comme une guerre de libération de tous les peuples. Les Etats-Unis veulent faire savoir aux Britanniques qu'ils ne se battent pas pour une simple restauration de la situation d'avant guerre mais pour une réorganisation de l'Extrême Orient. Ils vont donc se lancer dans la recherche d'un schéma d'organisation des colonies de la zone Pacifique et, d'une façon plus large, de l'avenir des empires coloniaux pour l'après guerre au niveau mondial.

 Dès le 30 juillet 1940, la Convention de la Havane, qui réunissait les ministres des Affaires Etrangères des Républiques américaines, s'était donné comme objectif d'envisager une administration provisoire des colonies par les Etats-Unis au cas où la Grande Bretagne, la France ou la Hollande délaisseraient leurs possessions dans la zone Caraïbes à cause de la guerre en Europe 32.

L'idée que les Etats-Unis ont un rôle à jouer dans l'avenir des empires coloniaux sera reprise par la réunion, en été 1942, du Comité en politique étrangère pour l'après guerre (rattaché au Département d'Etat Américain).

Ce Comité a pour but d'examiner l'avenir des empires coloniaux européens. Très rapidement, c'est l'idée d'un système de tutelle puis d'une supervision internationale par les grandes puissances sur les anciens territoires sous mandat et sur les possessions britanniques qui prévaut. Les tutelles sont envisagées comme une transition avant l'indépendance.

Le problème de la défense de l'Extrême Orient est également envisagé et le Comité propose, pour cela, d'établir des tutelles spéciales dites "tutelles de sécurité" pour des territoires tels que Singapour et Hong Kong. Les tuteurs ainsi que l'organisation de cette superstructure de contrôle restent à définir.

 Toutefois, il est intéressant de noter que Summer Welles, pour lequel l'idée de tutelle doit être universelle, déclarera, en août 1942, qu'il n'est pas envisagé de contrôle international sur les Philippines ni d'internationalisation du Canal de Panama 33. L'Afrique n'est pas, elle non plus, concernée par le principe car elle n'est pas susceptible d'accéder à l'indépendance.

En juin 1942, Roosevelt reçoit l'appui officiel de Staline sur le principe des tutelles après avoir révélé ses projets, au début de l'année, au Ministre des Affaires Etrangères soviétique V.M. Molotov, lors de sa visite à Washington. Roosevelt déclare à cette occasion : "Il y a dans le monde de nombreuses îles et possessions coloniales qui doivent, pour notre sécurité, être enlevées aux nations faibles."

Dès la fin août 1942, les Etats-Unis proposent de faire une déclaration commune avec la Grande Bretagne et la Hollande pour définir leurs relations avec leurs possessions dans le Pacifique. Ceci va pousser la Grande Bretagne à formuler une ligne politique concernant ses colonies et notamment pour Hong Kong. Mais la question de Hong Kong met également en jeu des relations sino-américaines si particulières.


 

Le lobby chinois en action



Le lobby chinois qui existe aux Etats-Unis depuis les années 1930 va trouver dans la guerre du Pacifique une occasion de se manifester pleinement. Les Etats-Unis entrent en effet en guerre contre le Japon, lui même en conflit ouvert avec la Chine depuis quatre ans. Cette dernière mène une guerre de position et résiste à grand peine par manque de moyens. La Grande Bretagne, dont les ressources sont limitées, n'est plus en mesure de lui apporter une aide suffisante et les Soviétiques, qui signent en avril 1941 un traité de neutralité avec le Japon, ne peuvent l'assister. Les Etats-Unis apparaissent ainsi comme l'allié naturel de la Chine et ressentent un fort sentiment de culpabilité dû à la fois à leur incapacité à livrer à la Chine le matériel promis (qui a été expédié en priorité vers l'Europe) et également à leur entrée tardive dans la guerre. Ce sentiment se double d'une crainte que la Chine ne tombe face à l'agresseur.  Ainsi un extraordinaire engouement pour la Chine va se développer dans l'opinion publique 34 et également dans la politique américaine en Extrême Orient. La période 1941-43 est marquée par une attitude fortement paternaliste des Etats-Unis vis-à-vis de la Chine dont Chang Kaï-chek ne manquera pas de profiter. Ainsi,  un prêt de 500 millions de Dollars sans condition est accordé au gouvernement de Nankin en février 1942 35, à peine deux mois après la demande faite par Chang Kaï-chek, alors que la Grande Bretagne ne proposera que 50 millions de Livres après de longues négociations qui aboutiront en 1944 à un prêt assorti de conditions contraignantes. Les Etats-Unis sont sujets à un certain idéalisme concernant la Chine qui ira jusqu'à la volonté de hisser ce pays au rang de Grande Puissance. Cet idéalisme repose, certes, sur une profonde méconnaissance de la situation intérieure chinoise, mais répond avant tout à des buts stratégiques précis pour l'après-guerre. Les Etats-Unis veulent faire de la Chine leur protégé en Asie et leur domaine politique et commercial exclusif dans lequel la Grande Bretagne n'a pas de place. Il est important, pour cela, que l'image des Etats-Unis soit dissociée de celle des impérialistes britanniques aux yeux des Chinois. La Pax Britannica du XIXème siècle doit être remplacée par une "Pax Americana" et l'avenir de l'Extrême Orient est envisagé par les Etats-Unis de plus en plus en termes de rivalité commerciale et politique avec la Grande Bretagne. Les Etats-Unis vont s'employer, durant la majeure partie de la guerre, à empêcher la Grande Bretagne de préparer la restauration de son empire en Extrême Orient.

Ils ont préparé pour la Chine des projets politiques et commerciaux grandioses. La fin de la guerre doit déboucher sur la mise en place d'un gouvernement représentatif incluant le Kuomintang et le Parti Communiste.  L'industrialisation du pays doit être faite selon un plan élaboré par les nombreux conseillers techniques américains envoyés sur place 36. Les intentions américaines soulèvent les interrogations de la Grande Bretagne notamment mais également des officiels politiques américains, ce qui amènera le Département d'Etat à publier, en février 1945, un rapport sur  les buts de la présence américaine en Chine 37 afin de mettre un terme à la confusion régnante.

Le Président Roosevelt, ainsi que ses nombreux conseillers politiques envoyés sur place, sont convaincus que la Grande Bretagne souhaite voir sortir de la guerre une Chine faible et divisée qui lui permette de continuer à y jouir de privilèges. Un climat de méfiance entoure ainsi les relations entre les deux alliés occidentaux dans ce qui est appelé "la guerre du Pacifique".

Si l'initiative des traités pour l'abolition de l'extra-territorialité ne peut pas être clairement attribuée aux Etats-Unis, il est clair cependant que cela leur a donné une occasion de placer la Grande Bretagne en situation difficile notamment concernant la question de Hong Kong. A partir de cette date, Chang Kaï-chek, à qui Roosevelt a fait savoir son intention de faire de la Chine l'une des quatre Grandes Puissances, ne manquera pas une occasion de lui exprimer son hostilité à l'égard des Britanniques.


 

L'idée de coopération selon la Grande Bretagne



En 1942, la Grande Bretagne est désarmée face au schéma de redistribution prévu par les Etats-Unis. Les deux obstacles majeurs qu'elle va devoir affronter pour reprendre Hong Kong sont l'anti-impérialisme américain et l'attachement du peuple américain au peuple chinois. Ashley Clarke, Chef du Département d'Extrême Orient au Foreign Office, s'exprime en ces termes à l'adresse d'Anthony Eden, Secrétaire des Affaires Etrangères britannique :  "Nous devons être conscients du fait que les Etats-Unis placent la Chine sur un pied d'égalité avec nous en tant que partenaires dans le conflit mondial actuel et que leur relation est même plus étroite et confiante avec la Chine" 38. Face à cela, c'est toute la politique impériale britannique en Extrême Orient qui est remise en cause. La Grande Bretagne craint un redécoupage de la zone qui laisserait les Etats-Unis dominer le Pacifique.

Les officiels britanniques sont unanimes sur la volonté de garder les colonies et, en effet, la Grande Bretagne aurait beaucoup à perdre en Extrême Orient.

Ainsi, la question de Hong Kong est intimement liée au problème de la réorganisation de l'Extrême Orient dans son ensemble. Alors que le projet de tutelles internationales, comme transition vers l'indépendance des territoires coloniaux, est en germe aux Etats-Unis, les officiels britanniques, conscients de l'anti-impérialisme américain, envisagent des moyens de pression sur l'opinion publique américaine et notamment sur les milieux d'affaires. Le mémorandum du Foreign Office sur les projets britanniques en Extrême Orient pour l'après guerre analyse l'attitude américaine face à l'impérialisme britannique et suggère des moyens d'action : "Face à l'espoir de la liquidation de l'impérialisme, nous pouvons essayer de montrer aux milieux d'affaires américains, qui sont déjà engagés dans des investissements [...] et espèrent une forte expansion du commerce en Extrême Orient après la guerre, le risque que représenterait une période de désordre et de guerres civiles dans les territoires si ceux-ci étaient rendus à la fois par les Japonais et par les puissances coloniales occidentales. La même perspective pourrait constituer une force de dissuasion pour les tranches d'opinions les plus idéalistes qui sont favorables à la mise en place de l'indépendance nationale dans tous les territoires mais privilégient le maintien de la paix parmi les ‘objectifs de guerre’ "  39 références.

La Grande Bretagne va fonder sa propagande coloniale sur la stabilité de la zone face à l'objectif des Etats-Unis qui est la libération. Dès le début août 1942, les officiels britanniques sont informés des projets américains d'internationalisation des territoires coloniaux et vont réagir rapidement en essayant de poser des barrières à ces projets.

Ashley Clarke annonce le terme qui sera retenu par la Grande Bretagne pour contrer les projets de tutelles internationales :"J'ai parlé de ce problème en termes de coopération anglo-américaine parce que je crois que la collaboration représente la nécessité la plus vitale pour construire un monde nouveau"  40 références.

La déclaration des officiels britanniques lors de la Conférence de l'Institut des Relations dans le Pacifique, qui a lieu du 4 au 14 décembre 1942 à Mont Tremblant au Québec, n'abordera pas directement le sujet de la coopération anglo-américaine pour l'après guerre. Elle se contentera d'annoncer ce que la Grande Bretagne refuse : l'indépendance des colonies et une superstructure internationale. Au terme d'indépendance lancé par les Etats-Unis, la Grande Bretagne oppose ses projets  d'autonomie 41 à l'intérieur d'une force unificatrice. "La Grande Bretagne estime que l'administration concrète de chaque territoire doit être laissée dans les mains de la nation qui en avait la charge et qui dispose pour cela d'un personnel administratif ayant acquis une longue expérience. Toute organisation telle qu'un condominium international doit être évitée car elle risquerait d'entraîner des frictions qui n'existent pas dans le système actuel"   42 références.


 

DÉSINTÉRÊT AMÉRICAIN ET DURCISSEMENT BRITANNIQUE



 

Hong Kong, une base internationale de sécurité en Extrême Orient ?



En réponse à la demande pressante des Etats-Unis pour une déclaration coloniale jointe, la Grande Bretagne, la Hollande et la Belgique enverront un projet de déclaration en février 1943. Ce projet fait référence à la notion d'autonomie des territoires plutôt que d'indépendance et reprend l'idée américaine de coopération régionale de défense à l'intérieur de conseils régionaux. Il ne suscitera aucune réaction de rejet de la part des Etats-Unis.

Sur la proposition de  Stanley Hornbeck 43, Conseiller politique du Département d'Etat américain, les pressions sur la Grande Bretagne, afin qu'elle restitue Hong Kong à la Chine, sont interrompues. Hornbeck préconise un projet précis pour Hong Kong : l'utiliser comme une base pour la sécurité collective dans un schéma de défense du Pacifique. La question de savoir si la souveraineté britannique doit y être maintenue n'est pas encore tranchée.

Néanmoins, le Président Roosevelt, anti-impérialiste convaincu, penchera pour un retour de Hong Kong à la Chine sans pour autant abandonner l'idée de base militaire. A défaut d'obtenir l'accord des Britanniques, Roosevelt va alors proposer en privé à Chang Kaï-chek, lors de la Conférence du Caire, l'aide des Etats-Unis pour parvenir à la restitution de Hong Kong. En contrepartie, Chang Kaï-chek devra accepter de constituer un front uni entre le Parti Communiste et le Kuomintang jusqu'à la fin de la guerre puis établir un gouvernement représentatif à l'issue des hostilités. L'idée de Roosevelt est que Chang Kaï-chek prenne en compte l'intérêt que représente Hong Kong pour le commerce international et la défense et fasse de la colonie un port franc. Chang Kaï-chek refusera bien évidemment cette offre, préférant traiter directement avec les Britanniques.

Cet épisode est très révélateur de la naïveté et de la profonde méconnaissance qu'ont les Etats-Unis de la situation chinoise et de l'orientation du Kuomintang. En 1943, les Etats-Unis, et le Président Roosevelt le premier, se plaisent à voir en Chang Kaï-chek un homme avide de démocratie qui serait prêt à renoncer à la suprématie en Chine pour récupérer quelques kilomètres carrés. Cet épisode leur fera prendre conscience de l'importance toute relative qu'accordent les Chinois au retour de Hong Kong à la mère patrie. Toutefois, l'attitude paternaliste des Etats-Unis vis-à-vis de leur "protégé" asiatique, n'est pas prête de cesser même si l'image de Chang Kaï-chek commence à perdre de son aura.

C'est, entre autres, pour tenter d'effacer ce sentiment paternaliste, qui pourrait donner lieu à des critiques, que  la Conférence du Caire 44 sera organisée, du 22 au 26 novembre 1943. Les Etats-Unis vont utiliser le cadre de cette conférence pour faire admettre la Chine dans le cercle des Grandes Puissances. La conférence proclamera la reconnaissance de la Chine comme un allié à part entière et son admission parmi les Grands. La déclaration du Caire du 1er décembre 1943  prévoit la restitution à la Chine des territoires qui lui avaient été arrachés à différentes époques et notamment de la Mandchourie, de Formose et des îles Pescadores 45. Certains auteurs qualifient cette conférence de  mise en scène des Etats-Unis 46. Il est certain qu'elle se veut la consécration de l'amitié sino-américaine. Elle permet aux Etats-Unis de se libérer, devant la scène internationale, de leur sentiment de culpabilité vis-à-vis de la Chine et aussi, d'une certaine façon, de remonter le moral des troupes chinoises.

Tout comme ils avaient insisté pour que la Chine soit présente à la Conférence du Caire, les Etats-Unis insisteront pour qu'elle soit signataire avec la Grande Bretagne et l'URSS de la Déclaration des Quatre sur la sécurité générale le 30 décembre1943.

Les Etats-Unis offrent des satisfactions de façade à la Chine à laquelle ils ne peuvent offrir l'aide escomptée. A la fin de l'année 1943, ils sont conscients que la Grande Bretagne a érigé Hong Kong en symbole de son empire en Asie et qu'il sera difficile de la faire plier. L'idée de Hornbeck de faire de Hong Kong un port franc international apparaît donc dans un contexte favorable pour ce qui est des relations anglo-américaines  47 (+ de détails). La colonie resterait sous souveraineté britannique.

Roosevelt a tenté d'utiliser la colonie comme monnaie d'échange contre la Grande Bretagne, il a échoué. Cependant, ceci ne l’empêchera pas de tenter d'autres tractations, cette fois-ci aux dépens de la Chine. Lors de la  Conférence de Téhéran 48, Les Etats-Unis proposeront aux Soviétiques de leur offrir  le port chinois de Talien (ou Dairen) 49 contre leur entrée en guerre contre le Japon.


 

La Grande Bretagne adopte une ligne dure sur Hong Kong



L'année 1943 représente un tournant favorable pour la Grande Bretagne concernant la question de Hong Kong. Les négociations sur l'abolition de l'extra-territorialité ont abouti le 11 janvier à la signature du traité anglo-chinois et la question des Nouveaux Territoires a pu être évitée.

Les Etats-Unis ne feront aucune mention des territoires coloniaux en Asie lors de la Conférence du Caire, mais Hornbeck, en visite à Londres en novembre, interrogera tout de même les officiels britanniques sur le futur de la colonie. Churchill répondra une fois de plus à ses interrogations en réitérant sa déclaration de 1942 :  "Je ne suis pas Premier Ministre pour me faire le défenseur de la liquidation de l'empire britannique." 50

L'amélioration de la situation en Europe et le relatif réchauffement de ses relations avec les Etats-Unis, ont redonné confiance à la Grande Bretagne. Le gouvernement britannique a gagné de l'assurance par rapport à l'année 1942 pendant laquelle le retour de Hong Kong n'était encore qu'hypothétique.


 

1944 : LA CHINE AU CENTRE DES PREOCCUPATIONS



 

Les Etats-Unis, vers un engagement complet en Chine



Ce qui caractérise l'attitude des Etats-Unis pendant l'année 1944 est une profonde désillusion vis-à-vis du gouvernement de Chang Kaï-chek.  Les demandes de ce dernier pour une aide financière accrue se font de plus en plus importantes et nombreuses 51. Les Etats-Unis prennent conscience petit à petit de l'utilisation qui est faite de cette aide et découvrent la corruption qui mine le Kuomintang.  En effet, l'aide apportée ne permet aucune amélioration de la situation des soldats ni des positions militaires des troupes de Chungking face aux Japonais 52. Le caractère totalitaire de Chang Kaï-chek se fait jour peu à peu pour les conseillers américains présents sur le terrain. J.S. Service, expert politique montre dans son rapport adressé au Département d'Etat son analyse de la situation politique chinoise. La lutte contre le Japon semble totalement entravée par le conflit Kuomintang-Parti Communiste auquel Chang Kaï-chek se consacre entièrement. Ce dernier manque de réalisme et de flexibilité vis-à-vis de la situation, ses tendances à la mégalomanie et son comportement de dictateur sont de plus en plus critiqués par le parti et par la population qui ne le soutiennent plus. Cette baisse d'enthousiasme apparaît au sein du gouvernement américain mais également dans la presse, le New York Times allant même jusqu'à affirmer que  "la démocratie n'existe pas encore en Chine" 53. L'image de celui qui apparaissait encore il y a quelques mois comme le seul espoir de la Chine se ternit aux yeux des Américains qui vont commencer à prêter attention à "l'autre Chine", celle du gouvernement de Yenan mis en place par le Parti Communiste Chinois.

L'intérêt pour le régime mis en place par les communistes à Yenan va aller croissant pendant toute l'année 1944. La mission "Dixie", composée d'experts conseillers politiques américains menée par le Colonel Barrett, est envoyée à Yenan en juillet afin d'évaluer la force de ce régime et d'envisager un éventuel soutien. Les communistes de Yenan apparaîtront aux experts américains comme des réformateurs agraires épris de démocratie et d'égalité plus que d'idéologie marxiste-léniniste. Le régime ne semble pas miné par la corruption comme l'est celui de Chang Kaï-chek et sa force et son influence dans le pays impressionnent les Etats-Unis qui envisagent sérieusement d'apporter une aide au régime. Bien que les efforts envers Chang Kaï-chek aient été nombreux pour tenter de le concilier à l'idée d'un gouvernement de coalition avec les communistes, ceux-ci se sont révélés vains. Néanmoins, les Américains ne baissent pas les bras et veulent être présents de toute façon sur la scène chinoise après la guerre. Cette décision ne fait pas l'unanimité des experts américains sur le terrain. John Service estime que les Etats-Unis vont devoir aider le Kuomintang pour éviter à la Chine de tomber dans le chaos  "dont les seuls bénéficiaires seraient le Japon dans un premier temps puis enfin la Russie" 54.

En effet la présence américaine aux côtés du gouvernement de Yenan s'explique bien entendu par leur désillusion concernant le Kuomintang mais également par la volonté de se rapprocher d'un régime qui sera certainement, de par sa proximité idéologique, épaulé par l'URSS. Les Etats-Unis veulent éviter une guerre civile en Chine qui opposerait les intérêts des Etats-Unis à ceux de l'URSS et remettrait en cause la totalité du système international de l'après guerre. Miser uniquement sur le Kuomintang risquerait, en plus, d'anéantir tout espoir d'influence sur la Chine si le Kuomintang ne devait pas sortir victorieux d'une éventuelle reprise de la guerre civile.

Les Etats-Unis vont travailler pendant cette année 1944 à l'établissement à tout prix de bonnes relations avec la Chine, quelle qu'elle fût. Celle-ci doit pouvoir constituer leur zone d'influence exclusive après la guerre. Toute présence extérieure est donc considérée comme mettant en danger ce projet. En ce sens, la présence britannique à Hong Kong représente un danger qui justifie le retour des Etats-Unis à une attitude plus virulente à l'égard des Britanniques.

La désillusion vis-à-vis de la Chine va s'accompagner d'une  méfiance vis-à-vis de la Grande Bretagne 55. Le mémorandum du Foreign Office sur "Les relations anglo-américaines en Extrême Orient" en témoigne : "Nous sommes accusés par certains cercles de ne pas prendre une part suffisamment active dans la guerre en Extrême Orient en général et sur le théâtre sud-est asiatique en particulier. D'autres cercles nous accusent d'aspirer à jouer un rôle plus important que le rôle secondaire qui nous est attribué dans les opérations américaines dans le Pacifique."  56 (réf. du mémorandum)

 La Grande Bretagne est également accusée, tout comme en 1942, de combattre avant tout pour reprendre ses territoires coloniaux 57. L'attitude d'accusation des Etats-Unis répond à la nécessité de minimiser le prestige militaire et politique britannique en Extrême Orient.

Les Etats-Unis estiment également que la Grande Bretagne souhaite voir sortir de la guerre une Chine divisée sur laquelle il lui serait ainsi plus facile d'imposer son pouvoir impérialiste. Cette accusation a pour but de jeter un doute sur les intentions de la Grande Bretagne en Chine mais également de justifier leur engagement sur la scène politique chinoise. Certes, la Grande Bretagne n'est pas prête à s'engager dans la politique chinoise comme le font les Etats-Unis. Son attitude plus réaliste lui interdit de croire à un gouvernement représentatif dans ce pays, mais il est certain qu'une Chine instable n'est pas souhaitable pour les Britanniques car elle représenterait un facteur de trouble pour Hong Kong ainsi que pour les colonies britanniques d'Asie du Sud Est où les communautés de Chinois d'outre-mer sont importantes.

Les pressions américaines sur la Grande Bretagne seront très fortes pendant l'année 1944 et les Etats-Unis continuent de croire que Hong Kong sera rendu à la Chine non par Churchill mais par le futur gouvernement britannique qui sera élu en juillet 1945. Même si l'idée de déclaration coloniale jointe a été abandonnée, les Etats-Unis sont méfiants quant aux objectifs britanniques sur leurs colonies d'autant plus qu'un accord est signé en septembre avec la Grande Bretagne qui autorise cette dernière à mener les opérations sur ses territoires en Extrême Orient sous commandement américain.


 

Une Grande Bretagne pragmatique et déterminée



Si les craintes des Etats-Unis portent sur l'incapacité du régime de Chungking à mener à bien un gouvernement représentatif, celles de la Grande Bretagne sont tout autres. Le caractère autocratique du régime de Chang Kaï-chek lui est familier mais elle s'inquiète avant tout de ses tendances expansionnistes notamment vers la Birmanie, la Malaisie et le Tibet. En effet, des cartes d'Etat Major auraient été éditées en 1944 qui incluaient ces territoires dans le giron chinois. Néanmoins, on peut penser que ces craintes exprimées haut et fort par la Grande Bretagne doivent être interprétées davantage comme  une propagande anti-chinoise à l'adresse des Etats-Unis 58.

En effet, la Grande Bretagne est tout à fait consciente par ailleurs de la faiblesse du régime de Chang Kaï-chek qui ne contrôle qu'une infime partie du territoire chinois et elle sait dès à présent que ce régime aura à débattre largement avec les communistes après la fin des hostilités.

L'année 1944 correspond également pour la Grande Bretagne à un intérêt croissant pour le régime communiste de Yenan. Tout comme les experts américains, les experts britanniques sont enthousiasmés par ce régime qu'ils jugent progressiste et démocratique. Mais, l'engouement britannique ne prendra pas la mesure américaine. La Grande Bretagne n'approuve pas la politique américaine d'engagement complet dans le conflit intérieur chinois. Elle garde une large préférence pour Chang Kaï-chek qui va d'ailleurs tenter à plusieurs reprises d'amorcer  un rapprochement avec la Grande Bretagne durant l'année 1944 59. On note, en effet, un réchauffement relatif des relations anglo-chinoises qui se limite néanmoins à l'intensification des contacts culturels et scientifiques et à la signature, le 2 mai 1944 du  prêt britannique de 50 millions de Livres à la Chine 60.

La Grande Bretagne ne peut et ne souhaite absolument pas se mêler de la politique intérieure chinoise. Elle est consciente de la complexité du conflit qui oppose le Kuomintang et le Parti Communiste et  l'idée américaine de faire de la Chine une grande puissance est considérée par Churchill comme une farce et une obsession 61. Néanmoins la stabilité de la Chine bénéficierait forcément aux intérêts britanniques dans la zone. La position britannique est encore floue sur son engagement financier, certains estiment nécessaire de lui offrir des crédits afin d'y rétablir rapidement le commerce, comme par exemple la  China Association 62 qui prépare des plans de développement, tandis que d'autres sont conscients que la Grande Bretagne connaîtra une période difficile au sortir de la guerre et qu'il serait peu prudent d'investir dans un pays si instable politiquement et économiquement   63 (en savoir plus). C'est en tout cas l'avis de Hall Patch, officiel du Foreign Office :  "Laissons la Chine améliorer son économie aux frais des Etats-Unis et non aux nôtres. Les Etats-Unis ont encore beaucoup de choses à apprendre en tant que nation créditrice et pendant qu'ils étudient, nous pouvons construire notre force." 64

Néanmoins la reprise de Hong Kong n'est pas acquise et la Grande Bretagne sait que ses seuls adversaires seront désormais les Etats-Unis. Chang Kaï-chek est paralysé par les Japonais et obsédé par sa lutte contre les communistes. Hong Kong représente donc un enjeu négligeable pour le gouvernement de Chungking. La position dure de la Grande Bretagne sur le sujet se confirme, notamment grâce aux pressions exercées par la China Association. A la suite de questions de la part des députés, Atlee déclare le 8 novembre 1944 à la Chambre des Communes que Hong Kong n'est pas exclu de la déclaration faite par Churchill en 1942 selon laquelle  il ne présiderait pas à la liquidation de l'Empire Britannique 65. Dans le même temps, le projet américain de base militaire à Hong Kong est repoussé par le Comité d'Etat Major britannique qui déclare la colonie totalement indéfendable et exprime le souhait d'éviter tout engagement militaire à Hong Kong.

Les Etats-Unis, comme on l'a vu, ont perdu leurs illusions sur le régime de Chungking et seront encore plus déçus à la fin de l'année 1944 par les actions militaires chinoises contre les Japonais. La résistance chinoise faiblit et les seules forces restantes sont employées en prévision de la guerre civile à venir contre les communistes.

Même s'ils continuent de croire à un gouvernement représentatif des deux factions en Chine, les Etats-Unis savent qu'ils vont devoir également s'appuyer sur l'URSS pour repousser totalement les Japonais. L'URSS apparaît de plus en plus comme une alternative mais les Etats-Unis savent qu'ils doivent être prudents avec Staline dont l'influence en Chine du Nord pourrait être forte. Cet état de fait explique en partie la position ferme de Roosevelt vis-à-vis de Hong Kong. En effet, la présence britannique à Hong Kong pourrait être utilisée par les Soviétiques comme un argument pour pouvoir disposer d'un port en Chine du Nord. L'idéalisme américain interdisait de penser à un quelconque marchandage sur le territoire chinois mais les données ont changé et la Chine pourrait en faire les frais.


 

RESOLUTION DE LA CRISE

ET

RETOUR AU STATU-QUO ANTE



Fin 1944, la défaite du Japon approche et les dernières opérations sont organisées afin d'obtenir sa capitulation sans conditions. Les forces britanniques opèrent à l'intérieur de la S.EA.C. (South East Asia Command) qui reste très dépendante de l'aide matérielle et logistique américaine. Dès janvier 1944, Lord Mountbatten, Chef d'Etat Major britannique, demande à ce que la zone d'action du Commandement anglais soit étendue à l'Est et couvre la Mer de Chine du Sud et si possible des parties de la côté chinoise, y compris Hong Kong. Sa demande est refusée en octobre 1944, ce qui rend impossible, entre autres, une attaque air-mer sur Rangoon. En effet, les Etats-Unis veulent à tout prix organiser les opérations de libération des territoires en évitant d'être associés aux Britanniques dans les opérations de la S.E.A.C.. N'ayant reçu aucun accord formel des Etats-Unis pour reprendre Hong Kong militairement, la Grande Bretagne va tenter, durant la première moitié de l'année 1945, d'organiser des opérations pour sa reconquête ou au moins d'être associés aux troupes américaines pour opérer sur le territoire.


 

LES OPERATIONS MILITAIRES

DE LIBERATION DE HONG KONG



 

Le risque d'un retrait japonais anticipé



La Grande Bretagne compte sur des actions militaires contre les Japonais pour regagner du prestige en Extrême Orient et pour récupérer ses territoires coloniaux. Elle craint avant tout un retrait anticipé des forces d'occupation japonaises de Hong Kong, ce qui laisserait une administration vacante et ouvrirait la voie à l'entrée des troupes chinoises qui opèrent dans la région de Canton en juillet 1945. Une reconquête militaire par les Britanniques permettrait également d'éviter que le Japon n'utilise Hong Kong comme une bombe à retardement entre les alliés en permettant, par exemple au Président chinois, Ch'ang K'ung-p'o#, de prendre le pouvoir à Hong Kong. En effet, en juillet 1945, l'accélération de la défaite japonaise fait craindre un retrait japonais qui aurait lieu sans combat.

A cette date, c'est à dire avant le début de la Conférence de Postdam, aucun accord n'a pu être conclu avec les Etats-Unis pour des opérations militaires britanniques de reconquête de Hong Kong. La Conférence de Postdam, qui a lieu du 17 juillet au 2 août 1945, suscite des espoirs en ce domaine. Le gouvernement britannique veut s'assurer du soutien du Chef d'Etat Major américain pour pouvoir détacher une force navale de la Flotte britannique du Pacifique en direction de Hong Kong, ce qui permettrait au Commandant de la flotte britannique de recevoir la capitulation japonaise et d'assurer les pleins pouvoirs de l'administration militaire dans la colonie#. En effet, la Charte du Comité des Affaires Civiles alliées, approuvée par les Chefs d'Etat Major alliés en septembre 1943, prévoyait, dans son chapitre 6, : "Si un territoire des Etats-Unis, de l'Empire britannique ou de l'un de ses dominions, occupé par l'ennemi, devait être repris à la suite d'une opération, alliée ou non, les directives militaires à donner aux commandants concernés incluront les politiques à suivre en matière de gestion des affaires civiles telles qu'elles ont été formulées par le gouvernement qui exerçait l'autorité sur le territoire avant l'occupation ennemie."# Ainsi, des opérations militaires menées uniquement par les Britanniques ou de concert avec les Etats-Unis, permettraient à la Grande Bretagne de s'assurer un retour à Hong Kong sans encombre.

Les officiels vont organiser dans l'urgence, le 23 juillet, une rencontre réunissant le Foreign Office, le Bureau de la Guerre et le Colonial Office. La rencontre conclut que le nouveau Premier Ministre du gouvernement travailliste Clement Attlee# devra approcher le Président Truman pour obtenir son accord. Elle donne lieu à la rédaction de deux documents qui sont envoyés au Département d'Etat américain.

Le premier document insiste sur le fait qu'aucun accord n'a été obtenu avec Chang Kaï-chek et sur l'embarras dans lequel serait la Grande Bretagne si elle devait recevoir la colonie des mains des Chinois#.

Le deuxième document présente, une fois de plus, un bref historique de Hong Kong mettant en valeur le développement de la colonie par la Grande Bretagne ainsi que les risques que représenterait, pour le commerce, son retour à la Chine. Le document met l'accent également sur le point d'honneur que met la Grande Bretagne à reprendre Hong Kong#. Cependant, la Conférence de Postdam, pendant laquelle un ultimatum sera lancé au Japon le 26 juillet, laissera de côté les questions des opérations militaires de reconquête des territoires coloniaux d'Extrême Orient pour se concentrer principalement sur l'Europe.


 

Les plans britanniques



Parallèlement à une solution militaire à négocier avec les Etats-Unis, la Grande Bretagne s'est préparée depuis l'année 1944 à la réimplantation d'une administration provisoire à Hong Kong. C'est le B.A.A.G. (British Army Aid Group), dirigé par le Colonel Ride, qui est d'abord chargé de cette mission. Cette petite unité britannique opère en Chine du Sud, elle organise l'évasion du personnel administratif de Hong Kong vers les zones chinoises non encore envahies par les Japonais. Le gouvernement avait, comme objectif, d'utiliser cette unité pour réassoir son autorité à Hong Kong en cas de retrait anticipé. Cependant, il va devoir mettre en place une unité supplémentaire, l'Unité des Affaires Civiles pour Hong Kong# dirigée par D.M. Mac Dougall du Colonial Office. En effet, le Colonel Ride, dans un courrier adressé à Londres, expose les dangers qu'il y aurait à utiliser le B.A.A.G. pour cette opération. "Si le B.A.A.G. est utilisé dans les opérations de Hong Kong pour une raison autre qu'officielle (évasion des parachutistes et des pilotes et secours aux officiels et sécurité), nous serions bannis dans l'esprit chinois et américain pour longtemps.[...] Je considère que le B.A.A.G., en tant qu'organisation, et que la plupart de ses officiers, en tant qu'hommes, pourraient faire bien plus pour les relations et la compréhension anglo-chinoise en continuant leur travail en Chine [...].Plus longtemps nous garderons des contacts étroits et des relations amicales avec eux (les populations du Kuangtung) sur leur territoire d'autant mieux sera servie la cause de Hong Kong."# Le Colonel Ride souligne la suspicion ressentie dans la population chinoise à l'égard des Britanniques et met l'accent sur les objectifs diplomatiques à long terme. Le gouvernement prend en compte ses remarques et va tenter de concevoir d'autres schémas pour récupérer Hong Kong. Le problème est de taille puisque la zone de Hong Kong fait partie du Commandement de Chang Kaï-chek. La Grande Bretagne envisage alors d'ajouter aux troupes régulières chinoises une unité britannique qui se consacrerait à la libération de Hong Kong.

Lors de la rencontre du 23 juillet 1945, le Général Hayes, responsable du personnel militaire britannique en Chine, le Général Carton de Wiart, représentant du Premier Ministre en Chine, et Sir Horace Seymour, ambassadeur britannique en Chine, rejetteront de concert l'idée d'une action du B.A.A.G. à Hong Kong en reprenant les arguments du Colonel Ride. Ils soulignent la nécessité d'un accord avec les Chinois et avec les Etats-Unis avant toute opération. Néanmoins, comme on l'a vu, aucune décision définitive n'est sera prise pendant la Conférence de Postdam. Seule l'unité des Affaires Civiles est prête pour organiser une administration provisoire d'urgence à Hong Kong au premier signe de retrait japonais. Elle part de Londres pour Hong Kong le 13 août 1945.

Le 11 juillet#, Sir Horace Seymour, prévoyant une capitulation japonaise très proche, tentera, en outre, de contacter F.C. Gimson, le secrétaire colonial de Hong Kong emprisonné par les Japonais dans le camp Stanley en décembre 1941, en l'autorisant à restaurer l'administration britannique avant l'arrivée de l'Unité des Affaires civiles. Cependant, ce message ne lui parviendra pas à temps. Les Japonais se rendront, en effet, le 14 août et autoriseront F.C. Gimson à réorganiser une administration provisoire, à son initiative.

Les Britanniques ont gagné une manche mais la querelle sur la libération de Hong Kong va laisser rapidement la place au problème de la reddition japonaise.


 

LE PROBLEME DE LA REDDITION JAPONAISE



 

Le conflit avec Chang Kaï-chek pour la cérémonie de reddition du 14 au 30 août 1945



Du 14 au 30 août, la Grande Bretagne et la Chine vont connaître deux semaines d'intenses tractations diplomatiques au sujet de la reddition japonaise à Hong Kong. Les Japonais se sont rendus sans combat le 14 août et une administration provisoire a été mise en place par F.C. Gimson deux jours plus tard. La Grande Bretagne envoie, le 13 août, une flotte qui part de Londres, avec à son bord Sir Cecil Harcourt. Celui-ci est chargé de recevoir la capitulation japonaise dans la colonie en tant que représentant du gouvernement britannique. Cette flotte ne parviendra à Hong Kong que le 30 août 1945. La Grande Bretagne, qui n'a pas pu jouer un rôle dans la défaite japonaise à Hong Kong, doit, pour restaurer son prestige, s'assurer que le gouvernement chinois se fera le plus discret possible lors de la cérémonie officielle.

Chang Kaï-chek, de son côté, veut voir ses efforts de guerre contre les Japonais reconnus devant la scène internationale, d'autant plus que ses dernières opérations ont été largement critiquées par les Etats-Unis. Il nie avoir des revendications sur Hong Kong par deux fois, le 16 et le 24 août, considérant la question de sa restitution comme "une affaire qui doit aboutir à un arrangement par la voie diplomatique"#.

Chang Kaï-chek soutient que la directive de Truman assigne la colonie dans son théâtre d'opération. La directive que le Président Truman adresse, le 15 août 1945, au Général Mac Arthur (Commandant en chef des forces alliées du Pacifique Sud) spécifie que toutes les forces japonaises en Chine (excepté la Mandchourie), à Formose et en Indochine au Nord du 16ème parallèle devront se rendre à Chang Kaï-chek.

Les Britanniques, pour leur part, considèrent que la directive de Truman ne prend pas en compte le cas particulier de Hong Kong qui n'est pas un territoire chinois. La Grande Bretagne s'appuie sur la notion de souveraineté et considère qu'elle doit assumer son autorité sans respecter les théâtres d'opérations. Ce conflit va faire entrer en jeu les Etats-Unis sur lesquels la Grande Bretagne parviendra à faire pression.

Le 18 août, Clement Attlee annonce au Président Truman qu'il ne peut accepter l'interprétation de la directive donnée à Mac Arthur le 15 août comme le souhaiterait Chang Kaï-chek, c'est-à-dire que Hong Kong soit considéré comme territoire "en Chine". Il ajoute "comme nous l'avons déjà indiqué au Chef d'Etat Major allié et au gouvernement chinois, une force navale britannique est sur le chemin pour libérer Hong Kong de l'occupation japonaise pour aider les prisonniers et pour restaurer l'administration britannique"#. Attlee souhaite que Mac Arthur (Commandant Suprême des forces alliées) s'assure auprès du Haut Commandement japonais que le commandement japonais local à Hong Kong se rendra aux Britanniques lors de leur arrivée. Le même jour (le 18 août), Truman ordonnera finalement au Département de Guerre d'enlever Hong Kong du théâtre chinois pour les questions de reddition.

Chang Kaï-chek sera informé de cette décision américaine le 20 août. Il considère cela comme une violation unilatérale des termes de reddition décrétés par Mac Arthur. Il suggère au contraire que les forces japonaises se rendent à l'un de ses représentants et que les représentants britanniques et américains soient simplement invités à participer à la cérémonie. Il estime qu'aucune troupe britannique ne doit débarquer sur la colonie avant la reddition officielle des Japonais. Cette solution permettrait à Chang Kaï-chek de recevoir les honneurs et de livrer ensuite Hong Kong à la Grande Bretagne, ce qui le placerait, vis-à-vis de la population chinoise, non plus en situation passive, comme le souhaite la Grande Bretagne, mais en position d'acteur qui remet Hong Kong de son propre gré.

Truman n'acceptera pas la proposition de Chang Kaï-chek et reprendra les arguments britanniques en lui opposant que "la reddition des forces japonaises doit se faire, quand c'est possible, aux autorités de la nation qui exerçait la souveraineté dans cette zone"#.

Le 23 août, Chang Kaï-chek devra plier devant l'inflexibilité britannique et américaine. Il accepte de déléguer son autorité de Commandant Suprême du théâtre d'opération chinois à un Commandant britannique et demande à la Grande Bretagne d'organiser la coordination des opérations. La Grande Bretagne va tenter de profiter de cette concession pour proposer une nouvelle formule : un représentant du gouvernement britannique (l'Amiral Harcourt) pourrait accepter la capitulation japonaise conjointement avec un autre officier britannique qui serait présent comme représentant de Chang Kaï-chek. Cette solution, qui exclut totalement Chang Kaï-chek de la cérémonie, sera finalement rejetée. La solution retenue sera que l'Amiral Harcourt signera le document de reddition en tant que représentant à la fois du gouvernement britannique et de Chang Kaï-chek. Cet accord, qui fixe la position officielle qu'aura à tenir l'Amiral Harcourt, n'est atteint que le 30 août. La lenteur des négociations a obligé entre temps sa flotte, qui arrive sur Hong Kong, à s'arrêter en route pour attendre les ordres définitifs.

Cet épisode laissera Chang Kaï-chek amer et méfiant vis-à-vis des pouvoirs impérialistes occidentaux. Des rumeurs circuleront à la fin de la guerre concernant d'éventuelles tentatives de la part de vaisseaux britanniques d'entrer dans les ports chinois afin de sauvegarder leurs intérêts dans les anciennes zones d'extra-territorialité mais aucun incident ne peut confirmer ces rumeurs. La Grande Bretagne, de son côté, se plaindra de mouvements de troupes chinoises à la frontière des Nouveaux Territoires, mais, là encore, rien ne prouve que les intentions de ces troupes aient été belliqueuses#.


 

Dénouement et réinstallation britannique



La flotte de l'Amiral Harcourt arrive le 30 août à Hong Kong et ne rencontre aucune hostilité de la part des troupes japonaises qui ont continué d'assurer l'ordre et la sécurité entre le 16 et le 30 août, en coordination avec l'administration provisoire mise en place par F.C. Gimson.

Ce n'est que le 16 septembre qu'aura lieu finalement la cérémonie officielle de reddition. Celle-ci était prévue pour le 12 mais a été repoussée afin qu'elle se déroule après que Chang Kaï-chek ait reçu la reddition complète des forces japonaises sur le théâtre d'opération chinois.

L'Amiral Harcourt proclame, le 1er septembre, une administration militaire et nomme F.C. Gimson lieutenant gouverneur. Ce dernier attendra l'arrivée de l'unité des affaires civiles de Hong Kong, constituée du personnel administratif, pour lancer un large programme de réhabilitation de la colonie de la couronne le 7 septembre 1945. Enfin, l'administration militaire laissera la place à une administration civile le 1er mai 1946.

Les marchands britanniques et chinois ne tarderont pas à renouer leurs contacts commerciaux avec la Chine peu après la fin de la guerre et redonneront rapidement à la colonie son rôle de centre du commerce. De nombreux civils chinois reprendront le chemin du continent vers Hong Kong au lendemain de la réhabilitation, rétablissant ainsi le flux migratoire interrompu pendant les hostilités .

La reprise de Hong Kong par la Grande Bretagne semble s'être déroulée sans obstacles majeurs, ce qui contraste nettement avec la situation de tension extrême qui prévalait entre les alliés anglo-saxons pendant la guerre. En effet, de façon tout à fait surprenante, les Etats-Unis ne se sont pas opposés au schéma britannique de reddition japonaise à Hong Kong mais ils ont, au contraire, poussé Chang Kaï-chek à plier devant leurs sollicitations. Il nous faut remonter à février 1945, lors de la Conférence de Yalta, pour tenter d'expliquer ce qui permit à Churchill d'obtenir l'aval des Etats-Unis pour récupérer Hong Kong.


 

LE FACTEUR SOVIETIQUE



Comme nous l'avons vu, les Etats-Unis ont été déçus par la Chine à partir de 1944. La corruption du Kuomintang, ses piètres résultats sur le plan militaire et son refus d'un gouvernement représentatif ont éveillé la lucidité américaine. Les Etats-Unis savent, à partir de 1944, que la Chine ne sera pas la grande Puissance de l'Asie en laquelle ils avaient fondé leurs espoirs. Dès la fin de l'année, ils considèrent que le gouvernement nationaliste est "en voie de désintégration"# et veulent éviter qu'il ne succombe aux communistes. Patrick Hurley, représentant personnel de Roosevelt en Chine, va être chargé d'organiser des négociations entre le Kuomintang et le Parti Communiste. Ces négociations auront pour objectif l'unification des forces militaires chinoises et l'organisation d'un gouvernement de coalition. Débutées en novembre 1944, elles sont interrompues en janvier 1945, Chang Kaï-chek refusant d'admettre la création d'un gouvernement de coalition# et la libération des prisonniers politiques communistes#.

Les espoirs d'un retour à la normale en Chine étant vains, les Etats-Unis vont alors craindre, tout comme en 1944, que la guerre civile chinoise ne mette face à face les intérêts américains et soviétiques. Ils vont s'efforcer, au début de l'année 1945, de se rapprocher de l'URSS et de mettre à plat les querelles qui naissent entre les trois grands. C'est dans cette optique que sera organisée la Conférence de Yalta du 4 au 11 février 1945 dont les sujets principaux porteront sur l'O.N.U., l'occupation de l'Allemagne, la Pologne et, pour ce qui nous intéresse, l'intervention soviétique contre le Japon.


 

L'entrée en guerre de l'URSS



Les Etats-Unis veulent obtenir une capitulation sans condition du Japon et ils souhaitent, pour cela, que l'URSS intervienne. En effet, en janvier 1945, les essais pour la bombe atomique ne sont pas achevés et les Etats-Unis ne savent pas encore s'ils pourront l'utiliser de façon efficace contre le Japon. Une alternative est donc nécessaire s'ils veulent épargner de nombreuses vies américaines. De son côté, l'URSS est liée au Japon par un traité de neutralité signé en avril 1941, valable cinq ans, qui peut être dénoncé un an avant son expiration. Mais il est certain qu'elle est favorable à toute opération qui lui permettrait d'élargir ses zones d'influence notamment en Asie. Sachant que son intervention contre le Japon est absolument nécessaire aux Américains, Staline va faire monter les enchères afin d'obtenir le plus de concessions possible en l'échange de son intervention.

A la demande de Roosevelt, les Soviétiques acceptent, lors de la Conférence de Yalta, d'intervenir contre le Japon deux ou trois mois après la capitulation allemande. Cependant, Staline va exposer ses exigences : récupérer tous les droits que la Russie tsariste avait perdus à l'issue de la guerre russo-japonaise en 1905, droits qui concernent principalement le territoire chinois. Les Soviétiques réclament : le contrôle des chemins de fer de Mandchourie, la base de Port Arthur (Lüshun)#, le Sud de Sakhaline et l'archipel des Kouriles.

Les Etats-Unis veulent en finir avec la guerre du Pacifique et redoutent une résistance acharnée des Japonais. La faiblesse physique de Roosevelt à la Conférence de Yalta peut constituer également un facteur qui fait apparaître les Etats-Unis en position de demandeurs. C'est dans ce contexte qu'ils vont se plier aux exigences de Staline. L'accord, signé à Yalta le 11 février 1945, prévoit : " Les dirigeants des Trois Grandes Puissances [...] ont conclu que deux ou trois mois après que l'Allemagne se sera rendue et que la guerre en Europe sera achevée, l'Union Soviétique entrera en guerre contre le Japon du côté des Alliés sous les conditions suivantes :

    1. Le statu quo en Mongolie extérieure sera préservé#

    2. Les anciens droits de la Russie, violés par l'attaque en traître du Japon de 1904 seront restaurés c'est-à-dire :
    • La partie Sud de Sakhaline ainsi que toutes les îles adjacentes seront rendues à l'Union Soviétique

    • Le port commercial de Talien# sera internationalisé#, les intérêts souverains de l'Union Soviétique y seront sauvegardés et le bail de Port Arthur #, comme base navale de L'URSS sera restauré.

    • Les Chemins de Fer Orientaux Chinois et les Chemins de Fer Sud-Mandchouriens, qui permettent un accès à Talien, seront gérés de façon conjointe par l'établissement d'une société mixte soviéto-chinoise [...]

    3. Les îles Kouriles seront rendues à l'Union Soviétique.

    Il est entendu que l'accord concernant la Mongolie extérieure, les ports et les chemins de fer mentionné plus haut nécessitera la participation du Généralissime Chang Kaï-chek. Le Président (Roosevelt) prendra des mesures de façon à obtenir cette participation sur les conseils du Maréchal Staline.[...]"#
Les concessions faites par les Etats-Unis aux dépens de la Chine sont énormes. L'URSS dénoncera son traité de neutralité avec le Japon le 5 avril 1945#.

A la suite de la capitulation allemande, le 7 mai 1945, les Etats-Unis enverront Harry Hopkins à Moscou pour s'assurer des intentions soviétiques. Staline confirmera son engagement en disant que l'URSS est prête à attaquer le Japon le 8 août à condition que la Chine accepte les décisions de Yalta. Les Etats-Unis ne cesseront leurs pressions sur Chang Kaï-chek pour qu'il accepte de signer l'accord avant l'entrée en guerre de l'URSS contre le Japon. Dans l'intérêt des Etats-Unis et de la Chine, la signature doit avoir lieu avant l'intervention soviétique pour éviter d'avoir à faire face à de nouvelles exigences de la part de Staline. Cependant, la signature aura lieu dans la nuit du 13 au 14 août entre Chang Kaï-chek et Staline alors que les Soviétiques ont déclaré la guerre au Japon le 8 août et ont commencé les opérations le 9#. L'intervention soviétique intervient entre les deux explosions des bombes atomiques américaines (le 6 et le 9 sur Hiroshima et Nagasaki).


 

La Grande Bretagne opportuniste



L'amitié qui unissait les Etats-Unis et la Chine vole en éclat. En effet, Roosevelt a préféré sacrifier la souveraineté chinoise pour économiser des vies américaines, pour éviter un affrontement avec les Soviétiques et pour la construction d'une structure de paix qu'il espère durable. Les principes traditionnels américains en Extrême Orient laissent donc la place au pragmatisme.

Ainsi, lors des entretiens de Yalta, les territoires coloniaux britanniques, et l'impérialisme européen en général, n'ont pas été remis en cause et Churchill est resté en dehors des discussions sur l'Extrême Orient. Si Churchill voyait d'un mauvais œil les plans soviétiques en Europe#, il n'a opposé aucune protestation contre l'extension des zones d'influence soviétiques en Asie, qui ne représentait pas une menace pour les intérêts britanniques.

Ainsi, les revendications soviétiques ont favorisé la résolution d'une question qui tenait tant à cœur à Churchill, celle de la reprise de Hong Kong par la Grande Bretagne. Pourquoi les Etats-Unis accorderaient-ils des concessions importantes à l'URSS tout en continuant à s'opposer à la demande britannique pour garder quelques kilomètres carrés en marge du territoire chinois sur lesquels, de plus, la souveraineté britannique n'avait été interrompue que pendant trois ans, de décembre 1941 à août 1945 ?

Churchill, pour sa part, ne s'est, en aucune manière, opposé aux demandes soviétiques mais a fait savoir aux Etats-Unis qu'il n'accepterait pas le retour de Hong Kong à la Chine. Sans aller jusqu'à dire que Churchill a usé de chantage vis-à-vis des deux grands, on peut dire qu'il a profité du retour américain au pragmatisme et de sa "générosité" à l'égard des Soviétiques, aux dépens de la Chine, pour faire valoir ses propres revendications. En ce sens, on peut affirmer que les revendications soviétiques ont joué en faveur des Britanniques pour la résolution de la question de Hong Kong.


 

La Chine grande perdante



Le traité sino-soviétique remet totalement en question la place de Grande Puissance artificiellement assignée à la Chine et déclamée à grand bruit par les Etats-Unis. Les Etats-Unis ont dû renoncer à faire de la Chine la puissance dominante de l'Asie au profit de l'URSS dont ils reconnaissent temporairement la prépondérance en Extrême Orient. Cependant, ils se réservent le droit exclusif d'intervenir dans la politique intérieure chinoise.

Les Etats-Unis auront, par contre, réussi l'un de leurs objectifs qui était d'éviter un affrontement avec l'URSS en faisant d’elle un partenaire de la politique américaine en Chine. En effet, l'URSS s'engage, dans le traité, à soutenir uniquement le Kuomintang et à ne pas se mêler des affaires intérieures chinoises : "... le gouvernement soviétique s'engage à lui accorder un soutien moral et à l'assister par des ravitaillements militaires et par d'autres ressources matérielles étant entendu que ce soutien et cette assistance iront exclusivement au Gouvernement Nationaliste en tant que Gouvernement Central de Chine..."#.

T.V. Soong, ministre des Affaires Etrangères du gouvernement de Chungking, est abasourdi par les termes de l'accord de Yalta sur l'Extrême Orient et par le fait que la Chine n'ait pas été consultée sur le sujet#. Lors des négociations, les Soviétiques ont, de plus, essayé d'étendre les droits conférés par les textes de l'accord à leur profit#.

Même s'il rassure la Chine par l'engagement que prend l'URSS de soutenir uniquement le Kuomintang dans la guerre civile, ce traité constitue une véritable humiliation pour la Chine de Chang Kaï-chek qui croyait la période des traités inégaux révolue. Ceux-là mêmes qui s'étaient battus avec la Chine contre les traités inégaux, ont vendu le territoire chinois pour épargner quelques troupes américaines qui, finalement, n'auraient pas eu à intervenir. Dans ce contexte, la présence britannique à Hong Kong est de moindre importance.

Le seul auteur qui se soit penché sur la question de Hong Kong à cette période, Chan Lau Kit-Ching, dans China, Britain and Hong Kong 1895-1945, analyse la situation d'une façon totalement différente. Pour Chan Lau Kit-Ching, la Chine avait les cartes en mains pour reprendre Hong Kong et, le fait que la colonie soit restée sous souveraineté britannique résulte d'une volonté expresse de Chang Kaï-chek : "L'issue aurait pu être complètement différente si l'attitude de la Chine avait été aussi récalcitrante qu'en 1942. Ces événements soulignent de nouveau [...] le fait que la question du statut de la colonie britannique durant la période suivante dépendait uniquement de la Chine, et d'elle seule."#

Il nous semble, au contraire, que le bilan chinois, à la fin de la deuxième guerre mondiale, est globalement négatif. Après huit années de guerre contre le Japon, dont quatre ans en tant qu'allié, la Chine a, certes, gagné une reconnaissance internationale du fait de sa longue résistance contre le Japon. Elle a récupéré l'île de Taïwan et les territoires à bail (à part les Nouveaux Territoires) et obtenu l'abolition de l'extra-territorialité.

Pourtant, le statut de Grande Puissance mondiale, auquel elle aspire, sera rapidement remis en question, d'une part par la nouvelle place attribuée à l'URSS en Asie comme nous venons de le voir, et, d'autre part, par le retour à la guerre civile aussitôt après la fin des hostilités, et ce, malgré la médiation américaine. Enfin, le traité sino-soviétique du 14 août 1945 revient sur les principes d'extra-territorialité que la Chine pensait exclus à jamais de son territoire.

A la fin de la guerre, la question de Hong Kong, qui représentait pour la Chine une question d'honneur, n'est pas résolue à son avantage et le statu-quo ante britannique est restauré. La face est perdue de toute façon et les dangers qui menacent la Chine pour l'avenir font de Hong Kong un atout plus qu'un inconvénient. La colonie va pouvoir, en effet, jouer de nouveau son rôle de zone de refuge et de contact avec l'extérieur, rôle qu'elle avait dû abandonner pendant les années d'occupation japonaise et qui ne fera que s'accentuer à partir de la prise du pouvoir par les communistes en octobre 1949.


 

CONCLUSION



Le maintien de la colonie sous souveraineté britannique s'est joué sur un coup de dés à la fin de la guerre et la Grande Bretagne a pu ainsi, contre les pressions américaines, voir ses efforts de résistance récompensés. Ses efforts diplomatiques pour garder Hong Kong peuvent sembler disproportionnés par rapport à l'enjeu réel que représente le territoire. En effet, la Grande Bretagne sait déjà que la Chine de l'après guerre sera faible et divisée mais la nostalgie de l'ère victorienne et la fascination du mirage chinois sont encore vivaces et l'ont poussée à se battre pour conserver ce symbole de l'empire en Extrême Orient.

Malgré cette présence britannique, témoin douloureux de l'histoire de la Chine, celle-ci a su très vite en tirer profit. Elle s'est servie de Hong Kong comme d'une fenêtre ouverte sur le monde occidental, rôle qui n'a cessé d'être le sien depuis le début de la colonisation britannique. La particularité de la colonie a bénéficié doublement à la Chine. Le caractère mouvant de la population de Hong Kong a empêché la création d'une réelle conscience politique de ses habitants. Ainsi, une éventuelle autonomie du territoire ne sera jamais envisagée, pas plus qu'une réelle volonté de démocratie ne naîtra dans la colonie. Ces éléments s'accordent totalement avec les objectifs de la Chine. L’absence de conscience politique de la population# lui permettait d'espérer une intégration facile de la colonie tout en profitant du potentiel économique et financier qu'elle représente.

La Chine a su tirer avantage de cette exception de l'histoire et faire en sorte que la colonie n'évolue pas dans une direction qui aurait pu lui être défavorable, comme par exemple une volonté d’émancipation. Ainsi, en 1972, la Chine a refusé que Hong Kong soit considéré comme un problème colonial à l'ONU. Pour elle, la question de Hong Kong doit rester un problème intérieur chinois et rien ne doit favoriser une quelconque évolution vers l'indépendance du territoire. Cependant, son attitude face à la colonie est et sera limitée tant que le projet de réunification avec Taïwan restera à l'ordre du jour.

En effet, le 1er juillet 1997, la Chine fera un pas de plus vers la réunification de son territoire en récupérant Hong Kong. Mais l’ultime étape de ce processus n’est pas encore franchie. Elle consiste à récupérer, cette fois, la « province rebelle de Taïwan » où le gouvernement nationaliste s’est établi depuis la victoire des communistes en Chine en 1949.



 

BIBLIOGRAPHIE



 

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NOTES DE BAS DE PAGE


  1 - J. GERNET, Le Monde Chinois, p. 519-566. (retour au texte)

  2 - Cf. C.C. ELDRIDGE, Victorian Imperialism, Londres, Hodder and Stoughton, 1978, 248 pages. (retour au texte)

  3 - "Hong Kong - an industrial power in Asia", Current Notes on International Affairs, Department of External Affairs, Vol 30, N° 10, octobre 1959, p. 537-547 (retour au texte)

  4 - La moitié étant une population de pêcheurs vivant sur des bateaux. (retour au texte)

  5 - Cf. G.B. ENDACOTT, A history of Hong Kong. (retour au texte)

  6 - L’extra-territorialité (ou exterritorialité) est l’immunité qui, dans une zone définie, permet à certaines personnes d’être exemptes de la juridiction de l’Etat où elles se trouvent et les laisse soumises aux lois de l’Etat dont elles dépendent. Dans le cas de la Chine, à cette époque, il s’agissait de zones contrôlées par telle ou telle Puissance dans les villes côtières dans lesquelles la loi anglaise, française, allemande ou japonaise s’appliquait au lieu de la loi chinoise sans que la zone en question fasse l’objet d’un bail ou d’une cession à proprement parler. Comme on l’a vu, la présence britannique à Hong Kong ne repose pas sur des droits d’extra-territorialité mais sur des cessions et sur un bail. (retour au texte)

  7 - La Chine qualifie de «  traités inégaux » l’ensemble des traités signés avec les Puissances au XIXème et au début du XXème siècle. (retour au texte)

  8 - Voir Marie-Luise NÄTH, "La politique étrangère chinoise", dans La Chine au XXème siècle, p. 248-251. (retour au texte)

  9 - Cf DUROSELLE, Histoire diplomatique de 1919 à nos jours, p. 107-112. (retour au texte)

  10 - C'est-à-dire la Grande Bretagne, les Etats-Unis, la Chine, l'Italie, la France, le Japon, les Pays Bas, la Belgique et le Portugal. (retour au texte)

  11 - "Les Puissances acceptaient de supprimer leurs services de postes spéciaux et de n'utiliser leurs services de radio et leurs télégraphes particuliers que pour des buts gouvernementaux non commerciaux" DUROSELLE, Histoire diplomatique de 1919 à nos jours, p. 111. (retour au texte)

  12 - Dans WESLEY-SMITH, Unequal treaty, p. 154 (retour au texte)

  13 - C'est-à-dire des Nouveaux Territoires (retour au texte)

  14 - Cf. WESLEY-SMITH, Unequal treaty, p. 153-161. (retour au texte)

  15 - Cf. Chan Lau Kit-Ching, China Great Britain and Hong Kong, p. 169-219 (retour au texte)

  16 - Cf. P. Wesley-Smith, Unequal Treaty, p. 153-155 (retour au texte)

  17 - Dans son article "Treaty, Grant, Usage or Sufferance - Legal aspects of the status of Hong Kong"(dans China Quarterly, N° 95, sept 1983, p. 427-455), Anthony Dicks nous montre le changement qui s'est produit en Chine entre les deux traités de cession et la Convention pour l'extension du territoire de Hong Kong. A l'époque du traité de Nankin en 1842 et de la première Convention de Pékin (1860), la notion de droit public est tout à fait étrangère à la Chine. "De plus, même s'ils avaient été compris, les principes fondamentaux de souveraineté, d'indépendance et l'égalité légale entre les Etats qui étaient à la base du droit occidental des nations au XVIIIème et XIXème siècle, ces principes auraient été inacceptables pour les Chinois. Dans un système d'ordre du monde dans lequel seule la souveraineté de l'Empereur comme fils du ciel était universelle, ces concepts étaient inintelligibles". Ainsi, les textes des traités qui, pour les occidentaux revêtent une forme légale et solennelle, n'ont aucune légitimité aux yeux du gouvernement chinois. Comment, en effet, un Empereur peut-il transférer à un Etat étranger les droits qui lui appartiennent de façon à ce que cet Etat étranger se retrouve à la place de l'Empereur sur ce territoire ? Ainsi le terme "céder" n'avait pas d'équivalent en chinois au début du XIXème siècle. L'idée du transfert est traduite par la phrase : "Le Grand Empereur permet à une île, Hong Kong, d'être concédée au Grand Monarque Anglais" qui évoque les dons que pouvait faire l'Empereur à un Etat tributaire. De la même façon, l'idée de "permanence" de la cession est traduite par le terme chinois "ch'angyüan" qui signifie "pour une très longue période" ou "indéfiniment" mais ne contient pas de sens d'aliénation irrévocable, de perpétuité (le terme « yung » qui signifie « perpétuel » ou « éternel », qui figure dans les contrats chinois de vente de terrains de l’époque aurait tout aussi bien pu être utilisé pour rendre le sens anglais de « à perpétuité » .

Ainsi, les versions anglaises et chinoises du Traité de Nankin et de la première Convention de Pékin diffèrent sensiblement. Elles ont pourtant toutes deux la même valeur légale. Les juristes chinois auraient pu, en effet, s'appuyer sur la version chinoise pour soulever une controverse juridique mais il semble qu'aucune réclamation de la part de la Chine ne se soit basée sur cet aspect des traités.

Comme le fait remarquer Anthony Dicks (op cit. China Quarterly, p. 446), la seule interprétation approfondie des traités de 1842 et de 1860 qui fasse ressortir l'ambiguïté des termes chinois est celle d'un auteur chinois anonyme dans un ouvrage sur les traités inégaux publié en septembre 1925 par l'un des premiers organes du Parti Communiste Chinois (le Hsiangto Choupao : l’hebdomadaire Guide) : "Les territoires loués sont de deux types, les uns sans limite dans le temps tels que la concession faite à la Grande Bretagne de gouverner Hong Kong de façon permanente et la concession faite au Portugal de résider et d'administrer Macao ; les autres types comportent une limite dans le temps ; par exemple, Lushun, Talien et Weihaiwei ont été loués à l'origine pour une durée de 25 ans, Kowloon, Jiaoau (Kiau-chau) et Kuangchouwan ont été loués à l'origine pour une durée de 99 ans."

Le terme de cession n'apparaît pas dans cette interprétation des traités. On voit bien la confusion faite entre les territoires cédés et les territoires à bail dans l'optique chinoise.

Là où les occidentaux introduisent une distinction juridique nette, les Chinois considèrent ces traités globalement comme des traités inégaux. A une interprétation juridique, ils opposent une interprétation purement politique. C'est dans cette optique que la Chine tente d'intégrer les traités de Nankin et la première Convention de Pékin dans ses revendications pour la révision des traités et l'abolition de l'extra.territorialité à partir des années 1920. (retour au texte)

  18 - Il faut savoir, en effet, qu’à la fin de l'année 1942, les provinces côtières chinoises sont prises. Ainsi, la Grande Bretagne, tout comme les Etats-Unis, rend des droits que, de toute façon, elle n'exerce plus et qu'elle ne pourra vraisemblablement plus exercer sur le territoire chinois.

Le Japon annoncera également son intention de renoncer à ses privilèges d'extra-territorialité en Chine le 9 janvier 1943 et signera le traité avec le gouvernement chinois de Nankin dirigé par Wang Ching-wei (gouvernement fantôche pro-japonais) le 14 mars 1943. Cette manoeuvre politique japonaise vise à ridiculiser le geste des Etats-Unis et de la Grande Bretagne aux yeux de Chang Kaï-chek. En effet, si le traité japonais peut avoir une valeur effective sur les zones concernées, celui des Etats-Unis et de la Grande Bretagne ne constitue qu'une reconnaissance "de jure" d'une réalité existante. (retour au texte)

  19 - Siège du gouvernement nationaliste dirigé par Chang Kaï-chek (retour au texte)

  20 - C’est-à-dire qu’elle refuse que son commerce soit géré selon les lois de la nation avec laquelle le commerce a lieu. (retour au texte)

  21 - Cité dans Chan Lau Kit-Ching, The Hong Kong question during the Pacific War 1941-45, p. 67 (retour au texte)

  22 - Pour plus de détails sur les traités pour l'abolition de l'extra-territorialité et sur les négociations qui les ont précédés, voir W. FISHEL, The end of extraterritoriality in China, Berkely and Los Angeles, University of California Press, 1952, 318 pages (retour au texte)

  23 - Le traité inclut l'abolition des ports ouverts, l'annulation du stationnement de navires de guerre étrangers, du commerce côtier, de la navigation intérieure, du survol du territoire par des avions étrangers et enfin l'abrogation du Protocole des Boxers de 1901. Le Protocole de 1901 autorisait la création du quartier des légations à Pékin ainsi que le droit de stationner des forces armées le long des voies de communication entre Pékin et la mer. Les concessions internationales de Shanghaï et Amoy seront abolies également en 1943 par des traités séparés entre la Chine, les Etats-Unis, la Grande Bretagne et les autres puissances concernées. (retour au texte)

  24 - You "Chung Ying p'ingteng hsin yüeh" tao "Chungkung ying lienhe shengming" (Du nouveau traité bilatéral sino-britannique à l'accord sino-britannique sur Hong Kong) p. 10 (retour au texte)

  25 - Letttre de E.T. Nash du Service de Presse d'Outre mer britannique sur l'opinion chinoise concernant Hong Kong, adressée à l'ambassade britannique aux Etats-Unis puis à Ashley Clarke (Foreign Office), datée du 30 novembre 1943, Réf. : FO 371/35824 (retour au texte)

  26 - La Conférence se réunit à Mont Tremblant au Québec du 4 au 14 décembre 1942. Le Foreign Office avait pris soin de ne faire aucune déclaration précise concernant le futur de Hong Kong malgré les pressions des Etats-Unis. (retour au texte)

  27 - Cité dans Chan Lau Kit-Ching, The Hong Kong question during the Pacific War, p. 68 (retour au texte)

  28 - Dans Maréchal TCHANG KAI SHEK, Destin de la Chine, p. 142 (retour au texte)

  29 - "a holier-than-thou-attitude" (retour au texte)

  30 - Cité dans THORNE, Allies of a kind, p. 21. (retour au texte)

  31 - En 1931, les investissements britanniques, en Chine uniquement, se montent à 244 millions de Livres c'est-à-dire 5,9% de leurs investissements à l'étranger alors que ceux des Etats-Unis n'atteignent que 200 millions de Dollars qui correspondent à 1,3% de leurs investissements à l'étranger Cf. : THORNE, Allies of a kind, p. 17. (retour au texte)

  32 - Voir Imperialism at bay, p. 151-152. (retour au texte)

  33 - Il faut rappeler que les Philippines ainsi que le Canal de Panama sont contrôlés par les Etats-Unis. (retour au texte)

  34 - Voir les nombreux exemples cités par Thorne dans Allies of a kind , p. 170-183. (retour au texte)

  35 - La signature officielle pour le prêt américain accordé au gouvernement de Chungking a lieu le 21 mars 1942. (retour au texte)

  36 - Le plan d'industrialisation de la Chine est publié en mai 1945, voir Thorne, Allies of a kind, p. 564. (retour au texte)

  37 - Le rapport publié par de Département d'Etat explique que le but à court terme de la présence américaine sur le sol chinois est "d'unifier et d'utiliser les ressources chinoises contre l'agresseur", le but à long terme étant "d'aider à développer une Chine unie, démocratique, progressive et coopérative" Cf.Thorne, Allies of a kind, p. 567. (retour au texte)

  38 - Lettre d'Anthony Eden, 11 juin 1942, Réf. : FO 371/31804 (retour au texte)

  39 - "Projets britanniques en Extrême Orient pour l'après guerre" Dossier du Service de presse et de recherches internationales, daté du 3 août 1942, Réf. : FO 371/31774 (retour au texte)

  40 - Op. cit. Lettre de Ashley Clarke du 11 juin 1942. (retour au texte)

  41 - "self-government" (retour au texte)

  42 - Projet de déclaration pour la délégation britannique à la Conférence de l'Institut des Relations dans le Pacifique, envoyée par G.F. Hudson à Ashley Clarke, datée du 17 août 1942, Réf. : FO 371/31801 (retour au texte)

  43 - Hornbeck est membre du Comité en politique étrangère pour l'après guerre chargé d'étudier l'avenir des empires coloniaux. (retour au texte)

  44 - La Conférence du Caire réunit les Etats-Unis, la Grande Bretagne et la Chine. Elle a pour but officiel de régler les problèmes militaires. (retour au texte)

  45 - La déclaration prévoit également la restitution par le Japon des anciens archipels allemands conquis en 1914 et l'indépendance de la Corée. (retour au texte)

  46 - Voir C. THORNE, Allies of a kind, p. 306-307 et A. Shai, Britain and China 1941-1947 : Imperial Momentum, p 23-24. (retour au texte)

  47 - Pour plus de détails sur l'attitude de Hornbeck vis-à-vis des Britanniques, voir C. THORNE, Allies of a kind, p. 317-318. (retour au texte)

  48 - La Conférence de Téhéran qui réunit, du 27 novembre au 1er décembre 1943, les Chefs d'Etat américain, britannique et soviétique ainsi que leur ministre des Affaires Etrangères respectif, traitera de questions militaires mais également du sort de l'Allemagne et de l'Organisation Internationale à mettre en place. (retour au texte)

  49 - Port chinois à la pointe Sud de la péninsule du Liaotung. (retour au texte)

  50 - Cité dans CHAN LAU KIT-CHING, "The United States and the question of Hong Kong", p. 11. (retour au texte)

  51 - En décembre 1943, Chang Kaï-chek demande un nouveau prêt d’un milliard de dollars or aux Etats-Unis afin de pouvoir maintenir la Chine en guerre. Ceux-ci leur accorderont un prêt de 210 millions de dollars en septembre 1944. (retour au texte)

  52 - Voir John S. Service, Lost chance in China (The world war II Despatches of John S. Service), p. 142-143 (retour au texte)

  53 - Cité dans THORNE, Allies of a kind, p. 426. (retour au texte)

  54 - John S.Service, Lost chance in China, dépêche du 20 juin 1944 : "The situation in China and suggestions regarding American policy", p. 141. (retour au texte)

  55 - Pour plus de détails sur la suspicion et la méfiance des Etats-Unis concernant la politique britannique, voir les nombreux exemples cités par THORNE dans Allies of kind p 419-423. (retour au texte)

  56 - Mémorandum rédigé par Ashley Clarke, daté du 20 mai 1944, Réf. : FO 371/41746 (retour au texte)

  57 - Les accusations portées contre la Grande Bretagne viennent notamment de Patrick J. Hurley, représentant spécial de Roosevelt en Chine et du Général C. Wedemeyer, Commandant des forces américaines sur le théâtre d'opération chinois. Voir A. SHAI, Britain and China 1941-1947, p. 85. (retour au texte)

  58 - Ces craintes nourrissent cependant les arguments des éléments les plus favorables à une politique impérialiste dure, comme par exemple Sir George Moss, membre du Comité général de la China Association qui estime que rendre Hong Kong à la Chine ne ferait qu'encourager les visées impérialistes de Chang Kaï-chek. Selon Sir George Moss, il faut mettre en valeur aux yeux de ce dernier les avantages stratégiques de défense que peut apporter Hong Kong à la Chine comme elle l'a fait dans le passé... (retour au texte)

  59 - Par exemple à travers les déclarations faites par son épouse aux officiels britanniques alors que celle-ci avait obstinément refusé une invitation de la part du gouvernement britannique en 1942. (retour au texte)

  60 - Il faut rappeler que les négociations avec la Grande Bretagne concernant le prêt avaient débuté en décembre 1941. Les négociations américano-chinoises avaient abouti dès le 21 mars 1942 à un prêt sans conditions d'un montant de 500 Millions de Dollars. (retour au texte)

  61 - Voir THORNE, Allies of a kind, p. 421. (retour au texte)

  62 - La China Association regroupe les hommes d'affaires britanniques de Hong Kong. (retour au texte)

  63 - Le débat est d'autant plus vif entre le Trésor et le Bureau du Commerce britannique que les Etats-Unis ont commencé des négociations en vue d'un traité commercial avec la Chine en novembre. Ces négociations étaient prévues dans le traité sur l'abolition de l'extra-territorialité de 1943 mais ont été démarrées par les Etats-Unis sans consulter Londres, voir A. SHAI, Britain and China, p. 86-87. (retour au texte)

  64 - Cité dans THORNE, Allies of a kind, p. 555. (retour au texte)

  65 - Extrait du Rapport officiel du 8 novembre 1944, Réf. : FO 371/46251 (retour au texte)
































Le Xiao Long
2008-12-07