Artiste peintre sculpteur |
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魯班尺 Une unité de mesure conceptuelle au service des statuaires d'Yilan (宜蘭市) à Taiwan Patrick LE CHEVOIRin Anthroepotes, 1998, Vol. III-1, [2-14] Résumé DE 1998 A 2006 : EN GUISE D'INTRODUCTION RESUME SUCCINCT DE LA FILIERE DE FABRICATION DES STATUES LE MAITRE LU BAN LES CIRCONSTANCES DE LA DECOUVERTE DESCRIPTION DU LU BAN CHI
Le Lu Ban Chi de ZHEN Zhen-Ji Les Lu Ban Chi " intermédiaires " Tableau comparatif des différents modèles de Lu Ban Chi Représentation du Lu Ban Chi de ZHEN Zhen-Ji (échelle non respectée) La composition du Lu Ban Chi Signification des différents caractères QUELQUES EXEMPLES D'UTILISATION DU LU BAN CHI CHEZ LES SCULPTEURS D'YILAN AUTRES STATUETTES : NOUVELLES PERSPECTIVES CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE NOTES DE BAS DE PAGE Résumé : L'unité de mesure que nous présentons ici est utilisée par des artisans qui fabriquent des statues bouddhiques et taoïques dans une petite ville située près de la côte Est de Taiwan. Cet article fait suite à une ethnographie réalisée en 1996 à Yilan au sein d'un groupe de statuaires et développe le dernier chapitre du mémoire qui découle de cette étude (Le Chevoir : 1997). Nous y verrons, entre autres, comment les sculpteurs d'Yilan utilisent le Lu Ban Chi, cet instrument de mesure qui détermine la hauteur des statues des deux panthéons... Huit ans séparent la parution de cet article dans Anthroepotes et sa mise en ligne sur Internet. J'y ajoute aujourd'hui cette petite introduction car les quelques lignes qui suivent représentent pour moi, non seulement un intérêt pour l'ethnologie et la Chine, mais aussi une blessure qui ne cicatrise pas. Juste après avoir rendu mon mémoire sur la fabrication des statues bouddhiques et taoïques à Yilan, je profitai des vacances d'été pour écrire mon D.E.A. sur l'utilisation du Lu Ban Chi chez les statuaires, continuité logique de mes études. Mon ancien directeur d'études, François Sigaut, avec qui je m'entendais bien, ne pouvait pas me suivre sur ce terrain car il sortait de son champ d'investigation. Il me fallait trouver un directeur spécialisé sur la Chine. A l'époque, je pensais qu'un tel sujet aurait intéressé plus d'un spécialiste de la Chine mais mon projet semblait n'intéresser que moi ! Voyant que je piétinais, mon ancien directeur d'études me conseilla de rencontrer Denys Lombard, le directeur de l'E.F.E.O. Cette rencontre fut décisive pour la suite de mes études. Je ne me doutais pas un instant du combat d'idées auquel j'allais participer ! Je suis pourtant un habitué des combats dans les dojos au karaté, mais là, mon adversaire de 60 ans m'a mis K.O. ! Je me souviens encore de la phrase qui m'a sonné : " Ne pensez-vous pas qu'étudier cet outil serait aussi futile que d'étudier le pourquoi la fève dans la Galette de Rois ? ". Avec le recul, je pense que Denys Lombard avait voulu me tester afin de voir ce que j'avais dans les tripes, enfin, je l'espère… Alors que je franchissais le seuil de la porte pour quitter son bureau, il me dit : " Bon ! Ecrivez-moi quand même un article sur cet outil ", puis, sur un ton complètement différent, comme s'il s'agissait d'une autre personne, quelqu'un de fragile, il ajouta : " Vous reviendrez me voir ? D'accord ? C'est promis ? " Ebranlé par le doute, je décidai alors de changer de sujet de D.E.A. et de m'intéresser aux colporteurs chinois. L'année du D.E.A. est une année très courte au cours de laquelle chaque semaine compte… et là, j'avais des mois de retard ! Parallèlement à mes études, je m'occupais de la revue Anthroepotes. Comme nous préparions un numéro sur l'Asie, je commençai donc cet article sur le Lu Ban Chi que j'avais promis quelque temps auparavant. Entre temps, Denys Lombard est mort… Courage, ténacité et foi m'ont manqué après le D.E.A. J'ai jeté les gants car je pensais et pense encore que sans traiter du Lu Ban Chi lors du Doctorat, j'aurais renié une partie de moi-même et trahi mes amis sculpteurs. Alors, suis-je en train de jeter, huit ans après, une bouteille à la mer ? Qui sait ? A 41 ans passés, je signerais bien encore pour 5 ans afin d'y donner suite. Il s'agit là d'un terrain passionnant et délicat. Une étude qui demande au minimum un cycle entier voire deux ans sur le terrain non stop. Et si cette bouteille était interceptée par une tierce personne ? Je lui donnerais un conseil d'ami : " Fonce ! Ce terrain ne m'appartient pas plus qu'il n'appartient à un autre ! Il n'existe pas de découverte en ethnologie, il n'existe que des lacunes à combler… Les Chinois n'ont pas attendu qu'un petit Français vienne s'intéresser au Lu Ban Chi pour s'en servir ! Si un jour tu soutiens cette thèse et que le fruit de ton travail provient de tes tripes et de ton cœur, je ne me ferai plus de soucis pour le Lu Ban Chi… tu auras fait un bon terrain ! " En 1998, le texte qui suit commençait ainsi : " A la mémoire de quatre amis…. ". Il y a peu de temps, la liste a malheureusement augmenté, avec la disparition d'un modeleur hors pair. Alors, cette petite introduction je te la devais bien, A-Yi, mon ami… A la mémoire de quatre amis, WENG Song-Mao, LI Zhao-Yuan, tous deux sculpteurs, ZHEN Zhen-Ji, le menuisier et WENG Song-Shan, le laoban DE FABRICATION DES STATUES Afin de mieux cerner l'intérêt de cette recherche sur l'utilisation de l'outil de mesure nommé Lu Ban Chi (魯班尺), un bref aperçu de l'ethnographie consacrée au travail des sculpteurs d'Yilan est nécessaire. L'entreprise artisanale dans laquelle s'est déroulée l'étude de la filière de fabrication des statues est située dans une petite ville de la côte Est de Taiwan. Quatre ateliers distants de quelques mètres les uns des autres forment l'unité centrale où se repartissent les tâches des artisans en fonction de la progression du travail sur les statues. La fabrication d'une divinité débute dans l'atelier de modelage où une charpente de bois est progressivement recouverte de terre jusqu'à obtention du modèle voulu. Lorsque la statue de terre est parfaitement lissée, le modeleur est aidé par deux ou trois des artisans de l'atelier de ponçage et de sculpture pour fixer les plaques séparatrices en zinc qui délimiteront l'emplacement des parties de moules. Du plâtre est appliqué sur la totalité de la surface de la statue (exception faite du visage qui n'est pas modelé lorsqu'il s'agit d'une divinité bouddhique). ![]() Lorsque le plâtre a pris, les morceaux de moules sont transportés dans l'atelier de ponçage afin de reconstituer les deux empreintes négatives du côté Dos et du côté Face. La reconstitution terminée, les deux négatifs sont enduits de cire. Du polyester est étendu à l'intérieur des moules qui seront détruits dès que le durcissement de la résine le permettra. Les deux moitiés de la statue sont ensuite collées entre elles. Dès que la statue a retrouvé son intégrité, elle entre dans un cycle de ponçages et de séances de peinture (au pistolet) jusqu'à ce que la surface soit d'un lissé parfait. Pendant cette phase, le socle de la statue est fabriqué dans l'atelier de menuiserie. Lorsque le socle et la divinité sont fin prêts, ils sont transportés dans le quatrième atelier, celui de peinture (peinture effectuée au pinceau calligraphique). C'est là que les derniers éléments de couleurs sont posés et que les feuilles d'or (pour les divinités bouddhiques) sont appliquées. Quatre à cinq mois de travail peuvent s'écouler entre la première pelletée de terre et la pose de la dernière feuille d'or. Les différentes phases semblent bien détachées les unes des autres, les artisans prenant le relais entre chacune d'elle. Or, un élément relie les phases les unes aux autres par l'intermédiaire du contremaître, WU Song-Bo, le seul détenteur d'un savoir qui octroie l'efficacité aux divinités et détermine leur taille et celle de leurs composants (socle, mandorle Avant de décrire l'instrument de mesure qui nous intéresse, attardons-nous sur son " inventeur ", le Maître LU BAN. LU BAN est un personnage historique et mythique du VIème siècle avant notre ère. C'est le patron des menuisiers et des charpentiers à qui on attribue une multitude d'inventions géniales concernant les métiers du bois et de la construction Dans le temple de LU BAN situé à Yilan, des brochures relatent les exploits du Maître. Dans l'une d'elles (Taiwan sheng... 1996 : 1-3), nous apprenons que cet habile mécanicien était capable de construire des bateaux, des chars et qu'il inventa et mit au point des machines plus ou moins extraordinaires telles que l'échelle de siège montée sur roues pour l'assaut des murailles (Yun Ti : 雲梯) et l'ancêtre du planeur (Mu Yuan : 木鳶) d'où l'on pouvait surveiller les bases ennemies tout en survolant ses lignes. La biographie consacrée au Maître extraite du " Manuel de Lu Ban ", un manuel des charpentiers datant du XVème siècle traduit par Klaas Ruitenbeek, insiste moins sur les inventions extraordinaires (Ruitenbeek 1988 : 166-169). Néanmoins, nous y retrouvons les composants merveilleux du mythe. Nous apprenons, par exemple que le jour de sa naissance " des grues blanches s'assemblèrent et [qu'] un parfum délicat emplit la maison et ne cessa d'embaumer pendant un mois entier. Tout le monde fut stupéfait par ce phénomène. " (Ruitenbeek 1988 : 166) Concernant son enfance, nous découvrons que jusqu' " à l'âge de sept ans, il ne faisait que jouer et n'apprenait rien, au grand chagrin de son père et de sa mère. " mais qu'à " l'âge de quinze ans, il se mit soudainement à suivre Duanmu Qi (端木起) un disciple de Zixia (子夏) . Au bout de quelques mois, il comprit entièrement les plus subtils principes et il avait surpassé les écoles philosophiques de son époque." (Ruitenbeek 1988 : 166). A deux reprises, il vécut en ermite en s'isolant dans les montagnes où il finit par rencontrer un Immortel " qui lui enseigna les formules secrètes pour voyager sur les nuages à travers le monde. " (Ruitenbeek 1988 : 168). Notons aussi que LU BAN se manifesta à plusieurs reprises au cours des dynasties Han (-206 - 220), Tang (618 - 907) et Song (960 - 1279) afin d'aider à la construction de grands travaux et que durant la dynastie Ming (1368 - 1644), il guida les ouvriers qui purent ainsi achever la construction du Palais Impérial de Pékin. Il semblerait que le Li Ki (Mémoires sur les bienséances et les cérémonies), traduit par Séraphin Couvreur, mentionne une seule fois le nom du Maître " Lorsque la mère de Ki K'ang tseu mourut, Koung chou jo [LU BAN] (nommé Pan, habile mécanicien), était encore jeune (et ne connaissait pas le cérémonial). Lorsque la défunte fut parée de ses vêtements, il proposa de descendre le cercueil dans la fosse au moyen d'une machine (nouvelle). Sa proposition allait être agréée, lorsque Koung kien Kia dit : " Cela ne convient pas. Notre principauté de Lou a d'anciens usages. [...] Pan, au lieu d'essayer votre ingénieuse invention pour la mère des autres, qui vous empêche de l'essayer pour votre propre mère ? Quelle difficulté y trouvez-vous ? Ah ! ". La proposition de Koung chou Jo ne fut pas acceptée " (Couvreur 1950 : 231). Dans le cas que nous allons étudier nous verrons que LU BAN vit encore dans l'esprit des sculpteurs par l'intermédiaire du Lu Ban Chi, outil essentiel pour les statuaires d'Yilan car il détermine la hauteur de leurs statues J'avais remarqué que les artisans utilisaient un " mètre ruban " différent de ceux que nous trouvons chez nous. Quatre unités distinctes y figurent : en bas se trouvent les centimètres, en haut ce que les artisans nomment l'unité de mesure taïwanaise et, entre les deux, deux autres unités non chiffrées mais composées de caractères chinois. Lorsque j'avais interrogé YANG, le modeleur, à propos de l'unité qu'il utilisait, il m'avait indiqué l'unité chiffrée de Taiwan. J'obtins la même réponse de WU Su-Tang, l'aide menuisier, qui me précisa que l'une des unités à caractères était liée à la construction des maisons et l'autre, liée aux morts. Je ne prêtais plus attention à leur instrument de mesure jusqu'au jour où, prenant les cotes de l'atelier de modelage afin d'en établir le plan, je fus la cause involontaire d'un regroupement de personnes intriguées par mes agissements. C'était le soir, après les heures de travail, et les artisans avaient regagné leur demeure. Les voisins se regroupèrent, et bientôt dix personnes se tenaient à distance tout en suivant mes faits et gestes. Ils discutaient à voix basse. Poussé par la curiosité, l'un d'entre eux, l'antiquaire (le beau frère du menuisier), vint à ma rencontre. Il avait l'air soucieux et les regards des autres étaient braqués sur nous ! " C'est bon ? " me demanda-t-il. Il attendait ma réponse avec anxiété. Je ne comprenai pas le sens de cette question mais, pour le rassurer, je lui répondis que c'était bon! Il repartit aussitôt rejoindre le groupe qui attendait ses commentaires. Je continuai à prendre les mesures et sortis une boussole pour orienter le plan. De nouveau, l'antiquaire vint me rejoindre. " C'est bon ? ". Le ton était si grave que je ne pus lui répondre que : " C'est extrêmement bon ! ". Je pensai alors que cette réaction était en rapport avec la géomancie à cause de la boussole que j'avais utilisée. Quelques semaines plus tard, alors que je mesurai les murs intérieurs de l'atelier de peinture, l'étude sur les statues allait prendre un autre tournant. Le mètre ruban français que j'utilisai intrigua LIN De-Fu, le peintre : " Ce n'est pas pareil ! ". En effet, seuls les centimètres y figuraient. Il prit le sien, mesura la hauteur d'un JI GONG " Quelle unité utilises-tu ? " Il m'indiqua l'unité non chiffrée située en dessous de l'unité chiffrée de Taiwan. " Pourquoi est-ce bon ? " " Ça tombe sur ça ! " me dit-il en me montrant le couple de caractères sur lequel tombait la hauteur de la statuette. Il en mesura une seconde et déclara qu'elle était bonne, bien que sa hauteur ne tombe pas sur le même couple de caractères. Je n'y comprenais rien ! " Les rouges, pas les noirs ! " précisa WU Song-Bo qui nous observait. En effet, les caractères qui leur servaient de repère étaient, soit écrits en rouge, soit écrits en noir et formaient des groupes alternés de couleur. Je saisis le " mètre ruban " de LIN De-Fu et lui indiquai un couple de caractères noirs : " Si une statue tombe sur ça ? " " C'est impossible ! C'est impossible! On ne peut pas ! " me répondit-il en mimant un fantôme La version moderne du Lu Ban Chi utilisée par les artisans se trouve sur un " mètre ruban " métallique qui comprend, comme nous l'avons vu, quatre unités différentes. L'unité du Maître Lu Ban est située juste en dessous de l'unité chiffrée de Taiwan. Un couple de caractères est écrit soit en rouge, soit en noir. Sur cette version, les caractères se lisent de gauche à droite. Une " unité " est composée de quatre couples de caractères de même couleur. Le nom de l'unité est formé d'un caractère seul, situé au milieu des quatre couples. Cette version rend difficile la description car l'on pourrait croire, par la superposition du caractère à cheval entre deux couples de caractères, que ces couples ne sont pas de la même dimension que les autres. Il n'en est rien, cette disposition n'est due qu'au manque de place de cet instrument contenant quatre unités distinctes. Intéressons-nous donc aux modèles plus anciens dont la disposition est plus parlante. Il m'a été difficile de trouver d'anciens modèles du Lu Ban Chi. Seul ZHEN Zhen-Ji, le menuisier, en possédait un en bois et je ne pus en trouver un deuxième exemplaire identique à vendre dans tout Yilan Le Lu Ban Chi du menuisier est une règle de bois sans graduation chiffrée. L'essence de bois ayant servi à fabriquer cette règle est du " hinoki " Sur ce modèle ancien, la disposition facilite la compréhension du fonctionnement des unités. Le sens de la lecture est de la droite vers la gauche pour les unités principales au nombre de huit. Chaque unité chapeaute un groupe de quatre couples de caractères dont la lecture s'effectue de haut en bas et de droite à gauche. Il n'existe aucune opposition de couleur pour différencier les " bonnes " mesures des " mauvaises ". La même encre noire a servi pour chaque caractère ou groupe de caractères. Au dos de cette règle se trouve l'unité de mesure appelée Ding Lan Chi (丁蘭尺) qui, selon ZHEN Zhen-Ji, est utilisée pour les papiers funéraires où l'on doit inscrire les noms des morts avant qu'ils ne soient définitivement inscrits sur les tablettes des ancêtres. Là non plus, nous ne constatons aucune opposition de couleur (encre noire). Il m'a fallu remuer ciel et terre pour dénicher des modèles en bois que les artisans prétendaient introuvables. Ma première réaction fut de rendre visite à tous les magasins susceptibles de vendre des outils (ceux qui connaissent Taiwan savent que les magasins d'outillages sont fort nombreux, même dans les petites villes comme Yilan). J'obtenais toujours la même et unique réponse : " les Lu Ban Chi en bois n'existent plus! ". Je finis par comprendre que je ne cherchais pas au bon endroit ! En effet, si cet outil faisait partie de la sphère magico-religieuse, il ne pouvait se trouver que dans des magasins où l'on vendait du religieux. Les exemplaires en bois dont la description suit furent donc achetés dans des magasins où sont vendus, entre autres, les billets pour les morts. Ce que je nomme les Lu Ban Chi " intermédiaires " sont des règles de bois dont la disposition des caractères est identique à celui que détient ZHEN Zhen-Ji. Par contre, ils comportent une indication supplémentaire : la graduation chiffrée de l'unité de mesure de Taiwan située au dessus des huit caractères principaux. Aucun de ces trois exemplaires n'a été fabriqué à partir de " hinoki ". Le premier est d'une très mauvaise facture, le bois utilisé est très léger, non poncé et les caractères imprimés en rouge sont partiellement illisibles. Aucune opposition de couleur n'est à noter. Le bois du deuxième Lu Ban Chi est plus solide que le précédent, sa surface a été peinte en jaune et les caractères sont noirs (côté Lu Ban Chi), rouges (côté Ding Lan Chi) Le bois utilisé pour le troisième a été verni et semble plus solide que le second. Les caractères, côté Lu Ban Chi, sont rouges ; ils sont noirs côté Ding Lan Chi. ![]() L'intérêt de ce tableau comparatif est de nous permettre de visualiser rapidement l'évolution du Lu Ban Chi au cours des cinquante dernières années. D'une essence de bois considérée comme sacrée par ZHEN Zhen-Ji, on passe successivement à d'autres essences non sacrées pour arriver au métal. La matière a soudain perdu de son importance ; par la suite, une graduation chiffrée est venue s'ajouter à l'outil, très certainement pour des raisons pratiques et de précision. Cette unité pose un problème de taille : l'unité chiffrée considérée comme nationale, l'unité de mesure de Taiwan serait, en réalité, une unité provenant du Japon ! Seule une prêtresse taoïste m'a donné cette information qui, selon moi, est probable car, si l'on se réfère à la traduction du Lu Ban Jing (manuel du Maître Lu Ban), le Lu Ban Chi qu'utilisent les artisans correspond au gabarit de celui provenant du Japon ; de plus, Ruitenbeek confirme la version de la prêtresse selon laquelle le " chi " 尺 taiwanais correspond au " chi " japonais. Toujours selon la prêtresse, qui ne put me donner une datation précise, le Lu Ban Chi est bien chinois, mais les Chinois auraient perdu au cours des siècles le savoir se rattachant à son utilisation pour les statues. Les Japonais l'auraient donc emprunté aux Chinois, mais, à l'inverse de leurs voisins du continent, ils auraient conservé intact le savoir s'y rattachant. Les Japonais auraient réintroduit l'usage du Lu Ban Chi à Taiwan lors de la colonisation de l'île (de 1895 à 1945) en même temps qu'ils auraient importé l'unité de mesure actuellement connue sous le nom d'unité de Taiwan. Ces informations restent à vérifier. Il y a là tout un travail historique à réaliser pour reconstituer la véritable migration de cet outil, mais déjà trois indices pèsent pour la version ci-dessus : le nom de l'essence du bois connu par ZHEN Zhen-Ji uniquement en langue japonaise, le gabarit correspondant à celui du Japon et la déclaration de la prêtresse. Mais poursuivons l'analyse du tableau comparatif. Un autre élément de discontinuité est la présence d'opposition de couleur, d'abord entre les deux systèmes de mesure (Lu Ban Chi et Ding Lan Chi - N°2-3), puis entre les groupes de caractères des deux systèmes (version métallique). Il serait hasardeux de se lancer dans une théorie du symbolisme des couleurs, là où il n'y a peut-être qu'un aspect pratique de différenciation. Le dernier élément de changement notable est l'inversion du sens de la lecture lorsque le bois est remplacé par le métal. Aucun problème technique ne peut expliquer cette inversion car l'on pourrait imaginer un " mètre ruban " dont les graduations seraient lisibles de droite à gauche. Nous pouvons envisager deux hypothèses qui, peut-être, se combinent : la première soulève le problème du travail de la main droite et de la main gauche lors de la manipulation d'un outil par les droitiers. Dans la plupart des cas, le droitier utilisera sa main gauche pour maintenir l'extrémité du " mètre ruban ", et la stabilisera tandis que la main droite, tenant le corps du " mètre ", se mouvra jusqu'au déroulement nécessaire à la mesure. Les chiffres, dont le sens de la lecture est de gauche à droite, se trouvent donc dans le bon sens. Si, par contre, le sens de la lecture était inversée et qu'aux mêmes mains les mêmes rôles étaient attribués, les chiffres et les caractères se retrouveraient la tête en bas. Il faudrait alors que les rôles des mains s'inversent pour que l'écriture se présente correctement face à l'utilisateur droitier. La deuxième hypothèse est que le " mètre ruban " a été copié de l'Occident sans être complètement assimilé par les personnes qui l'on introduit et que la copie est restée conforme par manque d'innovation. J'opte pour la première hypothèse, non parce qu'elle est plus flatteuse, mais parce que le gaucher n'a guère de place à Taiwan. Malgré tous les changements que nous avons pu constater au fil des années, le Lu Ban Chi subsiste, les éléments invariables étant l'écriture et la composition des unités principales (huit caractères isolés) dont dépendent les sous-unités (huit groupes de quatre couples de caractères). ![]() Le sens de la lecture est de droite à gauche et de haut en bas Un Lu Ban Chi se divise donc en huit unités principales formées de caractères isolés. Ces huit caractères peuvent se scinder en deux groupes distincts : les bons caractères (B) et les mauvais (M). La disposition de ces deux groupes est la suivante : ( sens de la lecture de droite à gauche) Bien qu'il y ait autant de bons caractères que de mauvais, leur emplacement est loin d'être anodin. En effet, les bons caractères, de par leur place aux extrémités, contiennent les mauvais : Ils les contiennent aussi à l'intérieur même de ce système de mesure : Nous sommes devant ce que je serais tenté de nommer un tour de force de la part du Maître LU BAN : avec le même nombre d'éléments positifs et d'éléments négatifs, les premiers semblent maîtriser les seconds. Mais la portée de ce tour de force ne se limite pas à une mise à plat d'une pensée morale, elle est aussi mathématique car l'infiniment petit et l'infiniment grand sont du même coup obligatoirement " contenus " dans la sphère des bons éléments. Voyons, maintenant, ce qui est considéré comme bon et comme mauvais en examinant chaque caractère isolé et les couples de caractères qui s'y rattachent. Quelques précisions s'imposent afin que le lecteur ne soit pas étonné de la présence de nombreux caractères non expliqués par WU Song-Bo. Il m'a fallu attendre l'avant-veille de mon départ pour la France pour que WU fixe le rendez-vous tant de fois annulé et reporté. Je sentais qu'il était gêné car d'un côté il m'avait promis de m'apprendre un jour la signification des caractères, mais d'un autre côté, il devait projeter l'échéance beaucoup plus loin dans le temps. Mon départ précipita les choses et il trouva un compromis où les deux parties concernées ne perdraient pas la face : je ne partirais pas sans explication mais toutes les explications ne me seraient pas données ! Le tableau qui suit ne comprend donc que les explications fournies par WU Song-Bo. Bien que la traduction des caractères non commentés eut été possible, des erreurs ou des contre sens aurait pu s'y glisser. Il est aussi important de noter que je n'ai pas eu accès au discours des véritables décideurs (les bonzes et les prêtres taoïstes). La tâche de Wu Song-Bo se limite, en effet, à exécuter les ordres des clients, son savoir étant plus axé sur les systèmes de mesure liés aux divinités que sur la signification des différents concepts. ![]() DU LU BAN CHI CHEZ LES SCULPTEURS D'YILAN Nous savons maintenant que la taille d'une statue représentant une divinité bouddhique ou taoïque est conditionnée par les unités dites " bonnes ". Comment mesure-t-on une statue taoïque ? Le cas du panthéon taoïque est très simple, il suffit de prendre les cotes de l'axe médian qui traverse le corps à la verticale, socle y compris, et cela quelles que soient les dimensions de la statue L'extrémité haute de l'axe (le haut du crâne ou de la coiffe selon les cas) doit impérativement coïncider avec une " bonne mesure ". Dans le cas contraire, la statue serait inutilisable et ne trouverait pas d'acquéreur (bonze, prêtre taoïste). Pour faciliter la compréhension, nous avons choisi de déplacer l'axe à mesurer sur les côtés des statues dessinées ci-dessous. Pour le panthéon taoïque, nous avons retenu LÜ TONG BIN 呂洞賓 (755 - 805), " un fonctionnaire et lettré de la dynastie Tang, taoïste célèbre, vénéré comme l'un des Huit Immortels " (Ricci 1986 : 626) ![]() Contrairement aux statues taoïques, qui ne nécessitent qu'une mesure, les statues bouddhiques en réclament plusieurs, en fonction des accessoires décoratifs (socle, mandorle) et, également, en fonction de leur taille. Il existe trois catégories : les petites statues dont la hauteur ne dépasse pas 2,2 unités de Taiwan (environ 66,7 cm), les moyennes ( de 3,6 à 4,8 soit environ de 109,2 cm à 145,4 cm) et les grandes dont la hauteur est supérieure à 5,0 unités (environ 151,4 cm). Généralement, les grandes et les moyennes statues se mesurent de manière identique. Il existe cependant une exception que nous présenterons après. Le cas que nous allons décrire est celui d'un bouddha (A MI TUO FO 阿彌陀佛 ) assis sur un socle en fleur de lotus et adossé à une mandorle. Les hauteurs reportées à droite du bouddha concernent les bouddha de grande (G) et moyenne (M) taille. Les hauteurs de gauche concernent les petits (P) bouddha. Dans le premier cas (G,M), nous devons connaître trois hauteurs : 1 = hauteur du socle ; 2 = hauteur du bouddha ; 3 = hauteur comprise entre le haut du socle et l'extrémité supérieure de la mandorle. Ces trois hauteurs doivent répondre aux critères et aux combinaisons suivants : C'est-à-dire : la hauteur 1 peut tomber sur un couple de bons (B) ou de mauvais caractères (M), et : Dans le cas d'un petit bouddha, les trois hauteurs à connaître sont : la hauteur comprise entre le bas du socle et le haut du crâne (1), celle comprise entre le bas du bouddha et la pointe de la mandorle (2) et la hauteur totale comprise entre le bas du socle et la pointe de la mandorle. Les critères sont les suivants : ![]() Il existe encore d'autres cas de mesures qui diffèrent de ce que nous venons de voir. Dans le cas de DI ZANG WANG ( 地藏王 ) " le bodhisattva qui juge les âmes au seuil des réincarnations et les délivre des enfers " (Ricci 1986 : 916), les tailles petites (P) et moyennes (M) ne nécessitent qu'une mesure et les grandes tailles, deux : Dans le premier cas (P, M) : et, dans le deuxième cas (G) : ![]() Certaines divinités taoïques ont glissé vers le panthéon bouddhique. C'est le cas de GUAN GONG (關公) qui, lorsqu'il est assis appartient au panthéon taoïque, mais appartient au panthéon bouddhique lorsqu'il se tient debout Notons que lorsque GUAN GONG est considéré comme une divinité bouddhique le système de mesure est intermédiaire des deux panthéons. En effet, comme pour les divinités taoïques, sa dimension (petite, moyenne ou grande) ne donne pas lieu à différents systèmes de mesure. Par contre, deux hauteurs sont à connaître : celle de son socle et celle de son corps (des pieds à la tête). Peu importe la hauteur du socle, elle peut tomber sur une bonne ou une mauvaise mesure (1 = B ou M) ; la hauteur de GUAN GONG doit obligatoirement être bonne (2 = B) et l'addition des deux hauteurs doit être également bonne (1 + 2 = B). Nous devons retenir que l'utilisation du Lu Ban Chi, lors de la fabrication de statues bouddhiques et taoïques à Yilan, détermine l'efficacité des divinités et cela même avant d'être " sacralisée " à l'intérieur du temple Lorsque WU Song-Bo, le seul artisan à maîtriser l'utilisation du Lu Ban Chi, me transmettait son savoir et que la soif d'apprendre me poussait à brûler les étapes de son enseignement, il me répétait, avec une patiente infinie : " Ce sont les Shifu (les représentants des religions bouddhique et taoïque confondus) qui m'ont enseigné comment utiliser le Lu Ban Chi. J'ai commencé à travailler ici à l'âge de 16 ans, j'ai actuellement 44 ans. Cela fait 27 ans que je travaille ici. Etudie doucement ... " Les statuettes dont nous parlons à présent n'entrent pas dans le cadre de l'ethnographie de la fabrication des statues effectuée à Yilan. Contrairement aux statues présentées plus haut, ces statuettes sont de plus petite taille ; elles n'émanent pas d'une commande effectuée par des représentants religieux mais sont fabriquées à la demande d'un particulier et sont confectionnées en bois. Nous les nommerons improprement " statuettes de vœux " car la démarche liée à leur fabrication émane d'un particulier qui souhaite qu'un changement d'état se réalise pour lui ou sa famille. L'un des responsables du temple de LU BAN me donna l'explication suivante sur leur fonctionnement : " Imagine que tu aies des enfants mais que tu n'as que des filles. A chaque fois qu'un nouvel enfant arrive, c'est toujours une fille. Mais tu désires avoir un fils. Alors tu vas faire fabriquer une statue dont la hauteur correspond à 添丁 (Tian Ding) . Lorsque la statue est prête, tu la déposes dans le temple, tu fais des bai bai (offrandes) et tu la laisses dans le temple. Le prochain enfant que tu auras sera un fils. " Le fonctionnement semble assez simple, et il serait intéressant de se pencher sur le travail du sculpteur et de suivre les clients pour mieux cerner les croyances liées à cette pratique. L'intérieur du temple de LU BAN situé à Yilan est rempli de statuettes. Malgré leur grand nombre, j'ai commencé à les mesurer mais je me suis heurté à un problème de taille ! En effet, les systèmes de mesure semblent différents de ceux que WU Song-Bo m'a enseigné. Le responsable du temple avec lequel j'avais discuté étant parti en voyage, je ne pus continuer cette petite enquête parallèle. Ceci est regrettable car nous sommes face à une représentation de vœux d'une population donnée. Nous pourrions, en mesurant systématiquement les statuettes des temples de LU BAN à Taiwan (il en existe 18 semble-t-il), avoir un échantillon de souhaits avec une gradation, voire une hierarchie des préoccupations, des attentes des demandeurs. Un autre axe de recherche m'a été donné la veille de mon départ " Il existe des personnes qui fabriquent des statuettes qui tombent sur des mauvais caractères mais ces personnes sont rares et il faut s'en méfier. Ces statuettes sont fabriquées pour que le malheur arrive chez quelqu'un. " Cette déclaration est des plus passionnantes car une étude conjointe des " statuettes de vœux " et des " statuettes de sorts " permettrait d'avoir un échantillon complet des émotions liées aux désirs et à la crainte, sans oublier, naturellement une ethnographie détaillée et comparative des deux types de fabrication ! Si vous vous trouvez un jour avec un Lu Ban Chi dans les mains, vous constaterez que l'envie de tout mesurer devient vite obsessionnelle ! Je n'ose citer ici la foule d'objets hétéroclites que j'ai pu mesurer sur le terrain et même à Paris dès mon retour de Taiwan. A Yilan, par exemple, la hauteur du plafond de ma chambre tombait sur une mauvaise unité. Les sculpteurs s'empressèrent de m'affirmer qu'ils n'habiteraient jamais dans une telle demeure ! Selon WU Song-Bo, ce sont surtout les anciens qui prêtent attention à ce genre de détail, les jeunes ne connaissent peu ou pas le Lu Ban Chi et l'utilisation qui en est faite. Pour l'anecdote, je me trouvais un jour dans un restaurant chinois à Levallois-Perret avec des amis. L'un d'entre eux, ethnologue, m'avait demandé d'apporter un Lu Ban Chi version " mètre ruban " pour voir la réaction du patron de l'établissement. Le patron venait de Chine Populaire et je précisais à mon ami que certains caractères inscrits sur le " mètre " étaient différents de ceux utilisés sur le continent et que cet état de fait pouvait rendre difficile la compréhension de l'outil. Il y a des jours où l'on devrait éviter de parler : La première réaction du patron face au Lu Ban Chi fut de dire " Ha ! Ce sont de vieux caractères " puis " Ça ne veut rien dire ! ". Il laissa le Lu Ban Chi sur la table mais revint l'examiner de nouveau. " Ha ! Les caractères rouges c'est bon et les noirs c'est mauvais... C'est de la superstition ! Tu sais l'utiliser ? " Je profitais de la présence d'une statue dans le restaurant pour lui expliquer le fonctionnement. Par chance elle tombait sur une bonne mesure. Le patron, fort impressionné par ma démonstration, s'empara du Lu Ban Chi et commença à mesurer les chaises sur lesquelles nous étions assis. Bien que je lui précisai que je ne connaissais pas la manière de mesurer les chaises, il était fier de constater que les chaises " étaient bonnes " ! Je venais de jouer à l'apprenti sorcier et je fus très vite impuissant devant l'ampleur des dégâts qu'allait provoquer cette prise de contact entre le patron et Lu Ban Chi. Après les chaises, les tables ! Et le drame commença ! La hauteur des tables correspondait à une mauvaise mesure. " Les chaises viennent de Taiwan, mais les tables, je les ai achetées à Paris ! Ils n'y connaissent rien ! Il faut les changer ! " Tout y passa, le frigo, le plafond, etc. et malheureusement le bar qui, lui non plus, ne tombait pas sur un bon couple de caractères. L'épouse du restaurateur se mit en colère contre son mari qui avait construit lui-même le bar ! La scène de ménage terminée, nous sortîmes du restaurant le sourire crispé. Trois ou quatre jours plus tard, le restaurant fermait ses portes ! Je ne sais s'il existe une relation entre les faits cités ci-dessus et la fermeture de l'établissement, mais j'avoue ne plus emmener un Lu Ban Chi dans un restaurant chinois ! L'utilisation du Lu Ban Chi chez les statuaires d'Yilan pose un problème d'ordre religieux Un bonze qui venait un jour se rendre compte de l'avancement des travaux sur une commande de statues bouddhiques, me fit bien comprendre qu'il considérait les taoïstes comme étant trop matérialistes et superstitieux. Mais lorsque je lui posai une question à propos de l'utilisation du Lu Ban Chi, il fut d'abord surpris que j'en connaisse l'existence puis très gêné par ma question qu'il jugea impertinente. La discussion se limita à parler de la pluie et du beau temps. Le Lu Ban Chi serait-il un outil taoïque ? Mon hypothèse est la suivante : plutôt que de qualifier le Lu Ban Chi d'instrument taoïque, je préférerais dire qu'il est un outil chinois et sinisant. Mon impression est que nous sommes face à une sorte de " moule chinois " par l'intermédiaire duquel les divinités de différents panthéons doivent passer pour obtenir le " label " chinois et leur efficacité. Le cas des divinités taoïques entrant dans le panthéon bouddhique est des plus intéressants car nous nous apercevons que le système de mesure est un compromis entre les deux panthéons. Qui a décidé de ce compromis ? Les frontières entre les deux religions citées ci-dessus semblent plus perméables qu'elles ne le laissent paraître ! Nous pouvons aussi nous permettre cette question : les statuettes de " vœux et de sorts " ne font-elles pas partie de ce grand ensemble bien commode que nous nommons les religions populaires ? S'il en était ainsi, nous serions en présence d'un outil qui donnerait sens à ce qui nous déroute lorsque nous nous penchons sur la notion de religion en Chine, tout du moins à Taiwan. Le Lu Ban Chi, cet outil, ce " liant ", semble être un des agents qui structure et unifie ce qui, à première vue, paraît un ensemble d'éléments hétérogènes. Poussons un peu plus loin notre raisonnement, et posons-nous la question suivante : qu'en est-il des statues du panthéon chrétien à Taïwan ? Ne subissent-elles pas la même sinisation par l'intermédiaire du Lu Ban Chi ? Je suis allé dans les églises chrétiennes d'Yilan, le Lu Ban Chi à la main, avec la ferme intention d'y mesurer le Christ, la Sainte Vierge, etc. Malheureusement, je n'ai trouvé que des églises protestantes qui se caractérisent par l'absence de représentation. La seule représentation tridimensionnelle qui pouvait m'intéresser était les énormes croix qu'il me fut impossible de mesurer de par leur situation spatiale. Dès mon prochain séjour à Taïwan, j'essaierai d'apporter un élément de réponse à cette hypothèse qui ne peut être confirmée ou infirmée qu'in situ : utilise-t-on le Lu Ban Chi pour les divinités des religions venues de l'Occident ? L'étude des techniques, trop souvent considérée comme ennuyeuse, nous réserve, en réalité, bien des surprises lorsque nous lui portons quelque intérêt... 08-06-2008
Patrick Le Chevoir - Le Xiao Long CATTELAIN Eric E. J., 1997, " La mesure en Chine: harmonie et classificateurs ", in Revue de Métrologie Industrielle et légale, N° 12, pp. XVIII- XXI. COUVREUR Séraphin (Traduction de -), 1950, Le LI KI - Mémoires sur les bienséances et les cérémonies, Cathasia, Paris, 2 Tomes, T.1 : XVI- 788 pages, T.2 : 848 pages. COUVREUR Séraphin (Traduction de -), 1992, Les quatre livres de Confucius, Ed. Jean de Bonnot, Paris, 653 pages. LE CHEVOIR Patrick, 1997, La fabrication de statues bouddhiques et taoïques à Yilan, Mémoire présenté en vue du diplôme de l'E.H.E.S.S. sous la direction de François Sigaut, 319 pages. RUITENBEEK Klass, 1988, The Lu Ban jing - A Fifteenth-Century Chinese Carpenter's Manual, Thèse, XXII - 377 pages. 台灣省宜蘭縣巧仁宮管理委員會第一屆弟二次信徒大會紀念特刊 , 1996, (Taiwan sheng Yilan xian qiao ren gong guan li wei yuan hui di yi jie di er ci xin tu da hui ji nian te kan), Publication exceptionnelle de la deuxième réunion de la première session commémorative des fidèles du comité de gestion du " Palais ingénieux et vertueux " du district d'Yilan de la province de Taiwan, Yilan, 49 pages. 台灣賞樹情報 , 1994, (Taiwan shang shu qing bao), Informations sur les arbres de Taiwan dignes d'admiration, Taipei, 158 pages. Le caractère LU (魯) fait référence à la principauté de LU où est né le Maître. C'est dans cette même principauté que Confucius vit le jour. Fait intrigant, ce même caractère signifie aussi " agreste [rustique] comme les habitants de Lou, grossier, peu intelligent " (Couvreur 1992 : 1043).(retour au texte) |
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